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[Traduction - HoMe X] Mythes transformés

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Dior

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MessagePosté le: 14 Nov 2005 19:28     Sujet du message: [Traduction - HoMe X] Mythes transformés Répondre en citant

Durant la dernière partie de sa vie, Tolkien entreprit de révolutionner quelques-unes des principales bases du Légendaire. Les textes expliquant ces changements ont été rassemblés par Christopher Tolkien dans la dernière partie du dixième volume de la série HoMe, Morgoth's Ring (pp. 369 et suivantes, Ed. HarperCollins, 2002), sous le titre Myths Transfomed (Mythes transformés).

Ce qui suit est donc la traduction intégrale officieuse des Mythes transformés par Nowhere Man et Dior. Pour plus de facilités, le texte a été divisé, sur la base des essais le composant :



N.B. :
  • Le texte en taille normale est le texte de Tolkien, celui en taille petite est de Christopher Tolkien (sauf pour l'introduction qui suit). Les notes sont de Christopher Tolkien sauf si autrement précisé.
  • Les numéros de pages donnés sont ceux donnés par Christopher Tolkien et renvoient aux éditions en sa possession (donc la plupart du temps aux éditions originales anglaises).
  • Une différence de choix de traduction explique que l'anglais Orcs est traduit par "Orques" dans les textes traduits par Nowhere Man et par "Orcs" dans les textes traduits par votre serviteur.
  • Les pages indiquées sans référence à un livre renvoient aux pages de HoMe X, le volume contenant ce texte.
  • Les autres volumes des HoMes sont référencés par de simples chiffres romains, les pages l'étant par des chiffres arabes (ex. : XI.226 renvoie à HoMe XI, p. 226).


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Dior

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MessagePosté le: 14 Nov 2005 19:55     Sujet du message: Répondre en citant

MYTHES TRANSFORMÉS




Introduction


Je présente dans cette dernière partie de ce livre une série d'écrits tardifs de mon père, de nature variée mais concernant en gros la réinterprétation d'éléments centraux de la "mythologie" (ou Légendaire, comme mon père l'appelait) en fonction des impératifs d'une conception sous-jacente grandement modifiée. Certains d'entre eux (il y a des exceptions notables) présentent une difficulté exceptionnelle : fluidité des idées, expressions ambiguës et allusives, passages illisibles. Mais le plus grand problème est qu'il n'y a que très peu d'indications fermes de dates externes ou relatives : les ordonner dans un ordre même approximatif de composition semble impossible (bien que je pense que pratiquement tous viennent des années qui virent la rédaction de Lois et Coutumes parmi les Eldar, de l'Athrabeth, et les dernières révisions de parties du Quenta Silmarillion - la fin des années cinquante, au lendemain de la publication du Seigneur des Anneaux).

On peut lire dans ces écrits le récit d'un débat intérieur prolongé. Des années avant sont apparus les premiers signes d'idées émergentes qui, si poursuivies, causeraient des dérangements massifs dans Le Silmarillion : j'ai montré que lorsque mon père commença pour la première fois à réviser et à réécrire les récits des Jours anciens existants, avant que Le Seigneur des Anneaux ne fût achevé, il écrivit une version de l'Ainulindalë qui introduisait une transformation radicale du mythe astronomique, mais qu'à cette époque, il retint sa main (pp. 3-6, 43). Mais à présent, comme on le verra dans beaucoup des essais et notes qui suivent, il en était venu à croire qu'un bouleversement aussi vaste était une nécessité, que le cosmos du vieux mythe n'était plus valide; et en même temps, il était poussé à essayer de construire une base plus "théorique" ou "systématique" pour les éléments du Légendaire qui ne devaient pas disparaître. De par leurs questionnements, leurs certitudes qui laissent place au doute, leurs solutions contradictoires, ces écrits doivent être lus avec un sens de l'effort intellectuel et imaginatif au regard d'un tel démantèlement et d'une telle reconstitution, perçus comme étant une nécessité inéluctable, mais jamais achevés.

Les textes, présentés dans un ordre "thématique" assez large, sont numérotés à l'aide de chiffres romains. Presque tous ont reçu de mineurs changements d'édition (en terme de ponctuation, d'insertion de mots omis, etc.). Des notes numérotées (non présentes dans tous les cas) suivent chaque texte.
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Dior

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MessagePosté le: 15 Nov 2005 15:09     Sujet du message: Répondre en citant

I


Je présente en premier un texte court écrit sur deux feuillets agrafés à l'un des tapuscrits des Annales d'Aman, ce qui le ferait dater de 1958 ou plus tard (si mes conclusions générales sur la datation sont correctes, p. 300).

Ceci découle des formes les plus anciennes de la mythologie - alors qu'elle n'était voulue que comme une autre mythologie primaire, bien que plus cohérente et moins "sauvage". C'était par conséquent une cosmogonie "Terre plate" (bien plus simple à traiter) : le cas de Númenor n'avait pas encore été conçu.

Il est maintenant clair pour moi que, dans tous les cas, la Mythologie doive en fait être une chose "humaine". (Les Hommes ne sont réellement intéressés que par les Hommes et par leurs idées et visions.) Les Hauts Eldar vivants et recevant l'instruction des êtres démiurgiques devaient savoir, ou à tout le moins leurs écrivains et leurs savants, la "vérité" (à la mesure de leur degré de compréhension). Ce que nous avons dans le Silmarillion etc. sont des traditions (spécialement personnalisées, et centrées sur des acteurs, tel Fëanor) transmises par des Hommes à Númenor et par après en Terre du Milieu (Arnor et Gondor); mais déjà depuis longtemps - depuis la première association des Dúnedain et des amis des Elfes avec les Eldar en Beleriand - mélangées et embrouillées avec leurs propres mythes et idées cosmiques humains.

À ce moment (en repensant aux premières parties cosmogoniques), j'avais tendance à maintenir la Terre plate et l'histoire absurde sur le plan astronomique de la création du Soleil et de la Lune. Mais vous pouvez écrire des histoires de ce genre quand vous vivez parmi des gens qui ont le même substrat général d'imagination, quand le Soleil se lève "réellement" à l'Est et se couche à l'Ouest , etc. Quand, cependant (peu importe le peu que la plupart des gens savent ou pensent de l'astronomie), il est une croyance générale que nous vivons sur une île "sphérique" dans l'"espace", vous ne pouvez plus faire de même.

On perd, évidemment, l'impact dramatique de choses telles que l'éveil des premiers "incarnés" dans un monde éclairé par les étoiles - ou l'arrivée des Hauts Elfes en Terre du Milieu et le déploiement de leurs bannières au premier lever de la Lune.


J'ai présenté ce texte en premier car - bien que griffonné rapidement - il s'agit d'une expression explicite des vues de mon père à cette époque, à trois égards majeurs. Les mythes astronomiques des Jours anciens ne peuvent pas être considérés comme la trace écrite des croyances traditionnelles des Eldar sous quelque forme que ce soit, car les Hauts Elfes d'Aman ne pouvaient pas avoir été si ignorants, et les éléments cosmologiques dans le Silmarillion sont essentiellement la trace écrite d'idées mythologiques, d'origine complexe, prévalant parmi les Hommes.1 Dans ce texte, cependant, mon père semble avoir accepté que ces idées ne conduisent pas nécessairement en soi à un grand bouleversement de la "structure du monde" fondamentale du Silmarillion, mais qu'au contraire, elles fournissent une base pour sa préservation ("À ce moment …, j'avais tendance à maintenir la Terre plate"). La conclusion de ce bref écrit semble alors être un pas sans connexion de plus : le mythe cosmologique du Silmarillion était une "erreur créative" de la part de son auteur, vu qu'il ne pourrait avoir aucune vérité imaginative pour des gens qui savent très bien qu'une telle "astronomie" est illusoire.

Comme il le déclare, cela peut sembler être un argument de la nature la plus douteuse, soulevant en effet la question, pourquoi le mythe des deux Arbres (que, d'après tous ses écrits, il ne montra jamais d'intention d'abandonner) est plus acceptable que celui de la création du Soleil et de la Lune à partir du dernier fruit et de la dernière fleur produits par les Arbres alors qu'ils mouraient ? Ou en fait, si c'est vrai, comment peut-il être acceptable que l'Étoile du soir soit le Silmaril pris par Beren de la couronne de Morgoth ?

Il est en tout cas clair, car il le déclare de manière suffisamment non ambiguë, qu'il en était arrivé à croire que l'art du "Sub-créateur" ne peut pas, ou ne devrait pas essayer de, s'étendre à la révélation "mythique" d'une conception de la forme de la Terre et de l'origine des lumières du ciel qui va à l'encontre des vérités physiques connues de son propre temps : "Vous ne pouvez plus faire de même". Et cette opinion est rendue plus complexe et difficile à discuter par la montée en puissance des "savants" eldarins d'Aman, dont les réalisations intellectuelles et les connaissances doivent exclure l'idée même qu'une astronomie "fausse" puisse avoir prévalu chez eux. Il me semble qu'il était en train de créer - de l'intérieur - une arme effroyable contre sa propre création.

Dans ce court texte, il écrivit avec dédain sur " l'histoire absurde sur le plan astronomique de la création du Soleil et de la Lune". Je pense qu'il est possible que ce soit la nature réelle de ce mythe qui le conduisit finalement à l'abandonner. Il est, en conception, beau et pas absurde; mais il est excessivement "primaire". Au sujet de l'originel "Conte du Soleil et de la Lune" dans Le Livre des contes perdus, j'ai écrit (I.201) :
    "Le caractère complet et l’intensité de cette description résultent en ceci que le Soleil et la Lune qui trouvent leur origine dans le dernier fruit et la dernière fleur des Arbres présentent moins de mystère que dans le langage succinct et très beau du Silmarillion. Mais aussi, beaucoup de choses sont dites ici qui accentuent la grande taille du "Fruit de Midi" et l’accroissement de la chaleur et de la luminosité du Navire-Soleil après son lancement ; ainsi la réflexion vient moins aisément à l’esprit que, si le Soleil qui illumina si brillamment la Terre entière ne fut qu’un fruit de Laurelin, alors Valinor dut être douloureusement brillant et brûlant durant les jours des Arbres. Lors de la première histoire, les derniers épanchements de vie des Arbres agonisants sont totalement étranges et "énormes", ceux de Laurelin sont prodigieux, voire même de mauvaise augure ; le Soleil est incroyablement brillant et chaud, même pour les Valar, qui sont stupéfaits et troublés par ce qui a été fait (les Dieux se rendent compte "qu’ils avaient fait une plus grande chose qu’ils ne le surent au premier abord") ; enfin la colère et la détresse de certains parmi les Valar devant la lumière brûlante du Soleil vient renforcer l’impression qu’avec le dernier fruit de Laurelin un pouvoir terrible et imprévu a été libéré. "

Avec l'évolution et le changement du Quenta Silmarillion, le mythe fut diminué dans l'échelle et la puissance de sa présentation; en effet, dans la forme finale du chapitre, et dans les Annales d'Aman, la description de l'origine réelle du Soleil et de la Lune est réduite à quelques lignes.
    "Et alors même que l'espoir faiblissait et que son chant hésitait, voyez ! Telperion produisit enfin sur une branche sans feuille une grande fleur d'argent, et Laurelin un unique fruit d'or.
    Yavanna les cueillit, et ensuite les Arbres moururent, et leurs racines sans vie se trouvent toujours en Valinor, un mémorial de joie disparue. Mais la fleur et le fruit, Yavanna les donna à Aulë, et Manwë les consacra; et Aulë et son peuple firent des vaisseaux pour les maintenir et préserver leur éclat, comme il est dit dans le Narsilion, le Chant du Soleil et de la Lune. Ces vaisseaux, les dieux les donnèrent à Varda, afin qu'ils puissent devenir des lampes célestes, surpassant les anciennes étoiles ..."

Ces mots graves et sereins ne peuvent entièrement supprimer un sentiment qu'il émerge là comme un affleurement non érodé d'une phase plus ancienne, plus fantastique, plus bizarre. Comme c'est en effet le cas: telle était la nature de l'œuvre, ayant évolué durant tant d'années. Mais cela ne figurait pas dans l'œuvre comme un mythe isolé, un élément à présent gratuit qui pourrait être excisé; car lié à lui était le mythe des deux Arbres ("les anciens Soleil et Lune"), dispensant la lumière à travers de longs âges aux terres de Valinor, alors que la Terre du Milieu était dans les ténèbres, illuminée seulement par les étoiles du firmament d'Arda. Dans ces ténèbres les Elfes, le Peuple des Etoiles, s'éveillèrent; et après la mort des Arbres, la Lumière ancienne ne fut préservée que dans les Silmarils. En 1951, mon père écrivait (Lettres n° 131, p. 148) :
    "Il y avait la Lumière de Valinor rendue visible dans les deux Arbres d'Argent et d'Or. Ceux-ci ont été abattus par l'Ennemi par pure malveillance, plongeant Valinor dans les ténèbres, bien qu'on en ait tiré les lumières du Soleil et de la Lune, avant qu'ils ne meurent complètement. (Une différence marquée ici, entre ces légendes et la plupart des autres, est que le Soleil n'est pas un symbole divin, mais un substitut, et que la "lumière du Soleil" - le monde sous le soleil - désigne alors un monde déchu et une vision imparfaite et sans unité.)"

Mais : "Vous ne pouvez plus faire de même". On verra dans les pages suivantes comment, conduit par cette conviction, il essaya de défaire ce qu'il avait fait, mais en conservant ce qu'il pouvait. Il est remarquable qu'il ne paraît jamais, à ce moment, avoir ressenti que ce qu'il disait dans le présent texte fournissait une solution au problème qu'il croyait exister :
    "Ce que nous avons dans le Silmarillion etc. sont des traditions … transmises par des Hommes à Númenor et par après en Terre du Milieu (Arnor et Gondor); mais déjà depuis longtemps - depuis la première association des Dúnedain et des amis des Elfes avec les Eldar en Beleriand - mélangées et embrouillées avec leurs propres mythes et idées cosmiques humains."

Il est tentant de supposer que, quand mon père écrivit que, "en repensant aux premières parties cosmogoniques", il avait "tendance à maintenir la Terre plate et l'histoire absurde sur le plan astronomique de la création du Soleil et de la Lune", il se référait à l'Ainulindalë C et aux Annales d'Aman. S'il en était ainsi, cela pourrait justifier les développements dans l'Ainulindalë C discutés en pp. 27-9, où Arda devient un petit monde dans l'immensité d'Eä - mais garde les caractéristiques "Terre plate" d'Ilu de l'Ambarkanta et d'avant.

En lien avec l'affirmation de mon père que les légendes du Silmarillion étaient des traditions transmises par les Hommes à Númenor et par après dans les royaumes númenóréens de la Terre du Milieu, voici l'endroit approprié pour reproduire une note complètement isolée et soigneusement tapée (mais pas sur sa dernière machine à écrire) sur une petite fiche et intitulée "Memorandum".


Les trois grands Contes doivent être númenóréens, et dériver de choses préservées en Gondor. Ils faisaient partie de l'Atanatárion (ou le Légendaire des Pères des Hommes). ?Sindarin Nern in Edenedair (ou In Adanath).

Il s'agit (1) du Narn Beren ion Barahir, aussi appelé Narn e•Dinúviel (Conte du Rossignol), (2) du Narn e•mbar Hador, contenant (a) le Narn i•Chîn Húrin (ou Narn e•'Rach Morgoth, Conte de la Malédiction de Morgoth); et (b) Narn en•Êl (ou Narn e•Dant Gondolin ar Orthad en•Êl).

Ne devraient-ils pas être donnés en Appendices au Silmarillion ?

Dans la question finale, mon père faisait probablement la distinction entre des formes longues et courtes de ces contes. Deux notes supplémentaires sur cette fiche, tapées à la même époque, se réfèrent au "Conte de Túrin" et suggèrent qu'il y travaillait à ce moment.2 Je n'ai connaissance d'aucun signe de datation du grand développement de la "Saga de Túrin", mais il appartient certainement à une période antérieure à celle des écrits présentés dans la dernière partie de ce livre.

L'idée que les légendes des Jours anciens sont issues d'une tradition númenóréenne apparaît aussi dans le tapuscrit abandonné (AAm*) des Annales d'Aman réalisé par [Tolkien] lui-même (p. 64).3 Dans ce texte, le préambule déclare :
    "Ici commencent les 'Annales d'Aman'. Rúmil les rédigea dans les Jours anciens, et elle furent conservées par les Exilés. Ces parties que nous avons apprises et retenues furent donc consignées en Númenor avant que l'Ombre ne la recouvre."


Notes :

1 Des remarques très similaires sont faites dans la Note 2 du Commentaire de l'Athrabeth (p. 337) :
    Physiquement, Arda était ce que nous appellerions le Système solaire. On peut présumer que les Eldar pouvaient avoir eu autant d'informations aussi précises le concernant, sa structure, son origine, et sa relation au reste d'Eä, qu'ils pouvaient le comprendre.
Un peu plus loin dans cette même Note, il est dit :
    Les traditions auxquelles on se réfère ici sont venues des Eldar du Premier Âge, via les Elfes qui ne furent jamais directement en compagnie des Valar, et via les Hommes qui reçurent ce "savoir" des Elfes, mais qui avaient des mythes et des légendes cosmogoniques, et hypothèses astronomiques propres. Il n'y a cependant rien en elles qui contredise sérieusement les présentes notions humaines de Système solaire, de sa taille et de sa position dans l'Univers.
La phrase que j'ai italicisée suggère un engagement garanti, au moins, d'une re-formation de la vieille cosmologie. - Pour des références dans le Commentaire de l'Athrabeth à la part númenóréenne dans la transmission des légendes des Jours anciens, voir pp. 342, 344, 360.

2 Il s'agit d'une proposition selon laquelle Níniel (Nienor) devrait "dans son allure et ses manières" rappeler Lalaeth à Túrin, sa sœur qui mourut dans l'enfance (Voir Contes et Légendes inachevés, p. 147 note 7), et d'une autre, marquée d'un point d'interrogation, selon laquelle Túrin devrait penser aux paroles de Saeros, l'Elfe de Doriath, quand il trouve Níniel nue à la lisière de la Forêt de Brethil (Contes et Légendes inachevés, pp. 80, 122).
Au dos de cette fiche, mon père écrivit (dans un gribouillis frénétique au stylo à bille) :
    "Les mythes cosmogoniques sont númenóréens, mélangeant le savoir elfe au mythe humain et à l'imagination. Il devrait y avoir une note disant que les Sages de Númenor mentionnaient qu'il n'en allait pas ainsi de la création des étoiles, ni de celle du Soleil et de la Lune. Car le Soleil et les étoiles étaient tous plus anciens qu'Arda. Mais le placement d'Arda parmi les étoiles et sous la [?garde] du Soleil était dû à Manwë et à Varda, avant l'assaut de Melkor."
Je comprends les mots " les Sages de Númenor mentionnaient qu'il n'en allait pas ainsi de la création des étoiles, ni de celle du Soleil et de la Lune" comme signifiant que la création du Soleil, de la Lune et des étoiles ne venait pas du "savoir elfe". Il est à noter que Arda ici signifie "la Terre", et non "le Système solaire".

3 J'ai dit (p. 64) qu'il était enclin à situer AAm* avec l'écriture du manuscrit original des Annales plutôt qu'à une période ultérieure, mais il ne s'agit que d'une estimation.
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MessagePosté le: 15 Nov 2005 15:13     Sujet du message: Répondre en citant

II


Il s'agit d'un texte de nature très problématique, un manuscrit à l'encre divisé en deux parties qui sont pleinement et étroitement associées : une discussion, avec des propositions pour la "régénération" de la mythologie; et une narration abandonnée. Aucune n'a de titre ou d'entête.


La Création du Soleil et de la Lune doit avoir lieu longtemps avant l'arrivée des Elfes, et ne peut pas avoir lieu après la mort des Deux Arbres - si elle survient de quelque manière que ce soit en connexion avec le séjour des Noldor en Valinor. La période permise est trop courte. De même, il ne pourrait y avoir de forêts et fleurs etc. sur terre, s'il n'y avait pas eu de lumière depuis le renversement des Lampes !1

Mais comment les Eldar peuvent-ils alors être appelés le "Peuple des Étoiles" ?

Vu que les Eldar sont supposés être plus sages et avoir des connaissances plus exactes de l'histoire et de la nature de la Terre que les Hommes (ou que les Elfes sauvages), leurs légendes devraient avoir une relation plus proche avec les connaissances que nous possédons maintenant d'au moins la forme du Système solaire (= Royaume d'Arda);2 bien qu'il ne soit pas nécessaire, évidemment, qu'elles suivent aucune théorie "scientifique" de sa création ou de son développement.

Il semble par conséquent clair que la mythologie cosmogonique devrait représenter Arda comme elle est, plus ou moins : une île dans le vide "parmi les étoiles innombrables". Le Soleil devrait être contemporain de la Terre, bien que sa taille relative n'a pas besoin d'être considérée, tandis que la révolution apparente du Soleil autour de la Terre serait acceptée.*

Les Étoiles, par conséquent, seront en général d'autres parties plus éloignées du Grand conte d'Eä, qui ne concernent pas les Valar d'Arda. Pourtant, même si de manière non explicite, il sera une assomption sous-jacente que le Royaume d'Arda est d'une importance centrale, choisi parmi toute l'immensité immesurable d'Eä comme la scène du drame principal du conflit de Melkor avec Ilúvatar, et les Enfants d'Eru. Melkor est l'esprit suprême de l'Orgueil et de la Révolte, pas seulement le premier Vala de la Terre, qui s'est tourné vers le mal.3

Par conséquent, Varda, en tant qu'une des Grands Valar d'Arda, ne peut pas être dite avoir "enflammé" les étoiles , en tant qu'acte subcréatif original - en tout cas pas les étoiles en général.4

L'histoire, semble-t-il, devrait suivre la ligne suivante. L'entrée des Valar en Eä au début du Temps. Le choix du Royaume d'Arda en tant que leur principal lieu de résidence (? par les plus hauts et les plus nobles des Ainur,5 à qui Ilúvatar avait eu l'intention de confier le soin des Eruhíni). Manwë et ses compagnons échappent à Melkor et commencent l'agencement d'Arda, mais Melkor les cherche et finit par trouver Arda,6 et en conteste la royauté à Manwë.

Cette période correspondra, à peu près, aux époques primitives supposées avant que la Terre ne devienne habitable. Une époque de feu et de cataclysme. Melkor semait la confusion avec le Soleil de telle sorte que, par moments, il était trop chaud, et, à d'autres, trop froid. Que ce soit dû à l'état du Soleil, ou à des altérations de l'orbite de la Terre, cela ne doit pas être précisé : les deux sont possibles.

Mais après une bataille, Melkor est chassé de la Terre même. (La Première Bataille?) Il découvre qu'il ne peut s'y rendre qu'en grand secret. À ce moment, il commence pour la première fois à se tourner le plus vers le froid et l'obscurité. Son premier désir (et arme) était le feu et la chaleur. Ce fut par le maniement des flammes que Tulkas (? originellement Vala du Soleil) le défit lors de la Première Bataille. Par conséquent, Melkor vient principalement pendant la nuit et spécialement au Nord en hiver. (Ce fut après la Première Bataille que Varda posa certaines étoiles en tant que signes de présage à être vus par les habitants d'Arda.)

Les Valar, en réaction, créent la Lune. Avec de la substance terrestre ou solaire ? Il doit s'agir d'une lumière subsidiaire pour atténuer la nuit** (telle que Melkor l'avait faite), et aussi d'un "vaisseau de surveillance et d'alerte" tournant autour du monde.7 Mais Melkor a rassemblé dans le Vide des esprits du froid, etc... et l'a soudainement assaillie, chassant le Vala Tilion.8 La Lune fut par après longtemps sans gouvernail et vagabonde et appelée Rana (neutre).9

[Si Tulkas vint du Soleil, alors Tulkas fut la forme que ce Vala adopta sur Terre, étant à l'origine Auron (masculin). Mais le Soleil est féminin; et il est mieux que le Vala soit Áren, une demoiselle dont Melkor s'efforça de faire sa compagne (ou viola);10 elle s'éleva en une flamme de colère et d'angoisse et son esprit fut libéré d'Eä, mais Melkor en fut noirci et brûlé, et sa forme fut par après sombre, et il se mit à l'obscurité. (Le Soleil lui-même était Anar neutre ou Úr, cf. Rana, Ithil.)]

Le Soleil resta un Feu solitaire, profané par Melkor, mais après la mort des Deux Arbres, Tilion retourna sur la Lune, qui resta dès lors une ennemie de Melkor et de ses serviteurs et créatures de la nuit - et donc aimée des Elfes plus tard etc.

Après la prise de la Lune, Melkor commence à être à nouveau plus hardi. Il établit des bases permanentes dans le Nord, loin sous terre. De là vient la corruption secrète qui pervertit les travaux des Valar (spécialement ceux d'Aulë et de Yavanna).

Les Valar se lassent. Enfin, découvrant Melkor et sa résidence, ils cherchent à nouveau à le chasser, mais Utumno se révèle trop forte.

Varda a préservé un peu de la Lumière primordiale (sa préoccupation principale dans le Grand Conte). Les Deux Arbres sont créés. Les Valar créent leur lieu de repos et leurs résidences en Valinor dans l'Ouest.

Maintenant, l'un des objets des Arbres (tout comme, plus tard, des Joyaux) était la guérison des blessures de Melkor, mais cela pouvait aisément avoir un aspect égoïste : l'arrêt de l'histoire - ne pas continuer avec le Conte. Il eut cet effet sur les Valar. Ils devinrent de plus en plus épris de Valinor, et y allèrent plus souvent, et y restèrent plus longtemps. La Terre du Milieu était laissée trop peu surveillée, et trop peu protégée contre Melkor.

Vers la fin des Jours de Félicité, les Valar voient que la situation s'est renversée. Ils sont chassés de la Terre du Milieu par Melkor et ses esprits maléfiques et ses monstres; et ils peuvent seulement eux-mêmes s'y rendre secrètement et brièvement (Oromë et Yavanna principalement).

Cette période doit être brève. Les deux côtés savent que l'arrivée des Enfants de Dieu est imminente. Melkor désire les dominer dès le départ par la crainte et l'obscurité, et les asservir. Il obscurcit le monde [ajouté dans la marge : pendant sept ans ?] en coupant toute vision du ciel aussi loin qu'il le peut, et bien que dans l'extrême-Sud (est-il dit) cela ne fût pas effectif. De l'extrême-Nord (où [ils sont] denses) au milieu (Endor),11 de grands nuages couvent. La Lune et les étoiles sont invisibles. Le jour est seulement un faible crépuscule au mieux. Seule la lumière [est] en Valinor.

Varda s'élève dans sa puissance, et Manwë des Vents, et ils combattent contre le Nuage d'Invisibilité. Mais aussi vite qu'il est déchiré, Melkor referme le voile à nouveau - au moins sur la Terre du Milieu. Alors vint le Grand Vent de Manwë, et le voile fut déchiré. Les étoiles brillent clairement même dans le Nord (Valakirka), et, après la longue obscurité, paraissent terriblement vives.

C'est dans l'obscurité juste avant que les Elfes s'éveillent. Les premières choses qu'ils voient dans le noir sont les étoiles. Mais Melkor amène des ténèbres de l'Est, et les étoiles disparaissent à l'Ouest. D'où ils pensent depuis le début à la lumière et à la beauté de l'Ouest.

La Venue d'Oromë.

La Troisième Bataille et la captivité de Melkor. Les Eldar vont en Valinor. Les nuages se dispersent lentement après la capture de Melkor bien qu'Utumno en crache toujours. Il fait le plus sombre à l'Est, au plus loin du souffle de Manwë.

La Marche des Eldar sous de grandes Pluies ?

Les Hommes s'éveillent sur une Île au milieu des flots et par conséquent accueillent le Soleil qui semble venir de l'Est. Seulement quand le monde est plus sec quittent-ils l'Île et se répandent-ils ailleurs.

C'est seulement les Hommes qui ont rencontré des Elfes et entendu les rumeurs de l'Ouest qui y vont. Car les Elfes ont dit : "si vous trouvez de la joie dans le Soleil, vous marcherez sur le chemin qu'il prend."

La venue des Hommes doit donc avoir lieu bien plus tôt.12 Ce sera mieux; car environ 400 ans est assez inadéquat pour produire la variété, et l'avancement (e.g. des Edain) à l'époque de Felagund.13

Les Hommes doivent s’éveiller tandis que Melkor est encore en Arda ? - à cause de leur Chute.14 Donc à un moment donné au cours de la Grande Marche .


Ce texte s'arrête là. Suit à présent la narration associée, identique en apparence à la discussion précédente (les deux éléments sont écrits de la même écriture assez inhabituelle).


Après que les Valar, qui avant étaient les Ainur de la Grande Chanson, furent entrés en Eä, ceux qui étaient les plus nobles parmi eux et qui comprirent le mieux l'esprit d'Ilúvatar cherchèrent parmi les régions incommensurables du Commencement cet endroit où ils devraient établir le Royaume d'Arda dans les temps à venir. Et quand ils eurent choisi où devraient être ce point et cette région, ils commencèrent les travaux qui étaient nécessaires. Il y en eut d'autres, innombrables à notre pensée mais connus chacun et numérotés dans l'esprit d'Ilúvatar, dont les travaux se déroulèrent ailleurs et dans d'autres régions et histoires du Grand Conte, parmi les étoiles lointaines et les mondes en dehors de la portée de la pensée la plus éloignée. Mais de ces autres nous ne savons rien et ne pouvons pas savoir, bien que les Valar d'Arda, peut-être, se souviennent d'eux tous.

Le Principal des Valar d'Arda était celui que les Elfes nommèrent par après Manwë, le Béni : l'Ancien Roi, vu qu'il était le premier de tous les rois en [Arda >] Eä. Son frère était Melkor, le Puissant, et il était, comme il a été dit, tombé dans l'orgueil et le désir de sa propre domination. Par conséquent, les Valar l'évitèrent, et commencèrent la construction et l'ordonnancement d'Arda sans lui. Raison pour laquelle il est dit que, bien qu'il existe à présent un grand mal en Arda et que beaucoup de choses y sont en discorde, de telle sorte que le bien de l'un semble être le mal de l'autre, néanmoins les fondations de ce monde sont bonnes, et il se tourne par nature vers le bien, se guérissant lui-même de l'intérieur par le pouvoir qui fut mis en lui à sa création; et le mal en Arda échouerait et disparaîtrait s'il n'était pas renouvelé de l'extérieur : c'est-à-dire : qui vient de volontés et d'êtres [sic] qui sont autres qu'Arda elle-même.

Et, comme il est bien connu, le premier parmi eux est Melkor. Sans mesure comme l'étaient les régions d'Eä, déjà au Commencement, alors qu'il aurait pu être Maître de tout ce qui était fait - car il y avait beaucoup d'Ainur de la Chanson désirant le suivre et le servir, s'il appelait -, il n'était toujours pas satisfait. Et il chercha sans cesse Arda et Manwë, son frère, lui reprochant le royaume, aussi petit qu'il puisse sembler à son désir et sa puissance; car il savait qu'à ce royaume Ilúvatar entendait donner la plus haute royauté en Eä, et sous le gouvernement de ce trône placer les Enfants de Dieu. Et en cette pensée qui le trompait, car le menteur se mentira à lui-même, il croyait que sur les Enfants, il pourrait exercer une emprise absolue et être pour eux le seul seigneur et maître, comme il ne pouvait l'être pour les esprits de son espèce, même ceux qui étaient serviles envers lui. Car ils savaient que l'Unique est, et devaient consentir à la rébellion de Melkor de leur propre choix; alors qu'il projetait de retenir cette connaissance des Enfants et être à jamais une ombre entre eux et la lumière.

Melkor ne se concevait pas lui-même comme une ombre alors. Car à ses débuts, il aimait et désirait la lumière, et la forme qu'il prit était excessivement brillante; et il disait en son cœur : "Sur une brillance telle que la mienne, les Enfants supporteront difficilement de porter le regard; par conséquent, connaître n'importe quoi d'autre ou allant au-delà, ou même fatiguer leurs petits esprits à le concevoir ne serait pas pour leur bien." Mais la brillance moindre qui se tient devant une plus grande devient une obscurité. Et Melkor était donc jaloux de toutes les autres brillances, et souhaitait prendre toute la lumière pour lui-même. Par conséquent, Ilúvatar, lors de l'entrée des Valar en Eä, ajouta un thème à la Grande Chanson qui n'y était pas lorsqu'elle fut entonnée la première fois, et il appela un des Ainur à lui. Maintenant, il s'agissait de cet Esprit qui devint plus tard Varda (et, prenant une forme féminine, devint la compagne de Manwë). À Varda Ilúvatar dit : "Je te donnerai un cadeau d'au revoir. Tu emporteras en Eä une lumière qui est sacrée, venant nouvelle de Moi, non souillée par les pensées et la convoitise de Melkor, et avec toi elle entrera en Eä, et sera en Eä, mais pas d'Eä." C'est pourquoi Varda est le plus sacrée et révérée de tous les Valar, et ceux qui nomment la lumière de Varda nomment l'amour d'Eru pour Eä, et ils en sont effrayés, seulement moins que de nommer l'Unique. Néanmoins, ce don d'Ilúvatar aux Valar emporte son propre péril, comme pour tous ses dons gratuits : qui n'est à la fin rien d'autre que de dire qu'ils jouent un rôle dans le Grand Conte afin qu'il soit complet; car sans péril, ils seraient sans pouvoir, et l'acte de donner serait nul.

Quand donc enfin Melkor découvrit le lieu de résidence de Manwë et de ses amis, il y vint en grande hâte, comme un feu étincelant. Et découvrant que de grands travaux avaient déjà été achevés sans son avis, il devint furieux, et désira défaire ce qui était fait ou l'altérer selon sa propre idée.

Mais cela, Manwë ne le souffrirait pas, et il y eut par conséquent la guerre en Arda. Mais, comme il est écrit ailleurs, Melkor fut en ces temps défait avec l'aide de Tulkas (qui n'était pas l'un de ceux qui commencèrent la création d'Eä) et chassé à nouveau dans le Vide entourant Arda. Cela est appelé la Première Bataille; et bien que Manwë eût la victoire, de grands dommages furent causés à l'œuvre des Valar; et le pire des faits de la colère de Melkor fut vu dans le Soleil. Et maintenant, le Soleil était sensé être le cœur d'Arda, et les Valar avaient pour intention qu'il donnât la lumière à tout ce Royaume, sans cesse et sans lassitude ou diminution, et que de sa lumière le monde reçût la santé et la vie et la croissance. Par conséquent, Varda y mit le plus ardent et le plus beau de tous ces esprits qui entrèrent avec elle en Eä, et elle s'appelait Ār(i),15 et Varda remit en sa garde une portion du don d'Ilúvatar afin que le Soleil puisse endurer et être béni et bénir. Le Soleil, nous disent les savants, était en ce commencement appelé Âs (qui est, d'aussi près qu'on le puisse, interprété comme Chaleur, à laquelle sont joints Lumière et Réconfort), et l'esprit fut par conséquent appelé Āzië (ou plus tard Ārië).

Mais Melkor, comme il a été dit, convoitait toute lumière, la désirant jalousement pour lui-même. De plus, il perçut tôt qu'en Âs était une lumière qui lui avait été dissimulée, et qui avait un pouvoir auquel il n'avait pas pensé. Par conséquent, enflammé d'un coup de désir et de colère, il vint à Âs [écrit par dessus : Asa], et il parla à Árië, lui disant : "Je t'ai choisie, et tu seras ma compagne, tout comme Varda l'est pour Manwë, et ensemble nous exercerons toute splendeur et toute maîtrise. Alors le royaume d'Arda sera mien en fait comme en droit, et tu seras la partenaire de ma gloire."

Mais Árië rejeta Melkor et lui fit des reproches, disant : "Ne parle pas de droit, que tu as oublié depuis longtemps. Ni pour toi ni par toi seul ne fut faite Eä; et tu ne seras pas Roi d'Arda. Prends garde dès lors; car il y a au cœur d'Ás une lumière dans laquelle tu n'as aucune part, et un feu qui ne te servira pas. N'y porte pas la main. Car bien que ta puissance puisse le détruire, il te brûlera et ta brillance deviendra obscurité."

Melkor n'accorda pas d'attention à son avertissement, mais cria dans sa colère : "Le don qui est retenu, je le prends !" et il viola Árië, désirant à la fois l'avilir et lui prendre ses pouvoirs. Alors l'esprit d'Árië s'éleva telle une flamme d'angoisse et de colère, et quitta Arda*** à jamais; et le Soleil fut dépossédé de la Lumière de Varda, et fut souillé par l'assaut de Melkor. Et étant pour un long moment sans gouvernement, il brûla d'une chaleur excessive ou devint trop froid, de telle sorte que de graves dommages furent causés en Arda et l'agencement du monde fut marri et retardé, avant que les Valar n'instaurassent laborieusement un nouvel ordre.§ Mais même comme Árië l'avait prédit, Melkor fut brûlé et sa brillance s'assombrit, et il n'émit plus de lumière, mais la lumière le blessait excessivement et il la haït.

Néanmoins, Melkor ne laisserait pas Arda en paix; et par dessus tout, il reprochait aux Valar leur résidence sur Terre, et désirait y endommager leurs travaux, ou les anéantir, s'il le pouvait. Par conséquent, il retourna sur Terre, mais par crainte de la puissance des Valar et de Tulkas plus que tout, il y vint alors en secret. Et dans sa haine du Soleil, il vint au Nord la nuit en hiver. Au début, il partait quand le long jour de l'été arrivait; mais après un temps, devenant à nouveau plus hardi, et désirant une résidence à lui, il commença le creusement souterrain de sa grande forteresse dans l'extrême-Nord, qui fut appelée par après Utumno (ou Udûn).

Les Valar, donc, quand ils devinrent conscients, de par les signes du mal qui étaient vus sur Terre, que Melkor était revenu secrètement, le recherchèrent en vain, bien que Tulcas et Oromë parcoururent en long et en large la Terre du Milieu même jusqu'à l'extrême-Est. Quand ils perçurent que Melkor tournait à présent l'obscurité et la nuit à son avantage, comme il avait auparavant cherché à manier la flamme, ils furent peinés; car c'était une partie de leur intention qu'il dût y avoir du changement et de l'altération sur Terre, et ni jour perpétuel ni nuit sans fin.§§ Car par la Nuit les Enfants d'Arda devraient connaître le Jour, et percevoir et aimer la Lumière; et la Nuit aussi devrait être dans son genre bonne et bénie, étant un temps de repos, et de réflexion intérieure; et une vision aussi de choses hautes et belles qui sont au delà d'Arda, mais sont voilées par la splendeur d'Anar. Mais Melkor en ferait un temps de péril invisible, de crainte sans forme, une veille non aisée; ou un rêve hanté, menant via le désespoir à l'ombre de la Mort.

Par conséquent, Manwë consulta Varda, et ils appelèrent Aulë à l'aide. Et ils se résolurent à modifier l'agencement d'Arda et de la Terre, et dans leur réflexion ils imaginèrent Ithil, la Lune. De quelle manière et par quels travaux créèrent-ils en fait ce grand produit de leur réflexion, qui le dira : car qui des Enfants a vu les Valar dans le soulèvement de leur force ou écouté leurs conseils dans la fleur de leur jeunesse ? Qui a observé leur travail lorsqu'ils travaillaient, qui a vu la nouveauté du nouveau ?

Certains disent que c'est de la Terre16 elle-même qu'Ithil fut faite, et donc qu'Ambar17 fut diminuée; d'autres disent que la Lune fut faite de choses semblables à la Terre et de ce qui est Eä même, comme il fut fait dans le Conte.18

À présent, quand la Lune fut terminée, elle fut posée au-dessus d'Ambar, et dirigée pour tourner à jamais autour, amenant la lumière aux lieux sombres d'où le Soleil était parti. Mais c'était une lumière moindre, de telle sorte que la lumière lunaire n'était pas la même que la lumière solaire, et qu'il y avait toujours un changement de lumière sur la Terre; de plus, il y avait toujours aussi la lumière des étoiles, car la Lune et le Soleil étaient à certaines périodes et saisons absents.

Ceci enfin est ce qu'il advint après par cette sentence prononcée par Ilúvatar ..... le mal de Melkor devrait en son propre dépit produire des choses encore plus belles que la production de son ..... Car certains ont considérés que la Lune fut au départ embrasée, mais fut plus tard faite [?forte] et la vie ..... : plus tard mais alors qu'Arda était inagencée et toujours dans les troubles de Melkor.

Tant est connu par les Sages, que Tilion - [sic] et que Melkor fut rempli d'une nouvelle colère au lever de la Lune. Par conséquent, pendant un temps, il quitta à nouveau Ambar et s'en alla dans la Nuit Extérieure, et appela à lui certains de ces esprits qui répondraient à son appel.


Une page de notes rudimentaires et non connectées précédait apparemment ce texte, mais doit appartenir à la même période : des idées trouvées dans la discussion et le synopsis précédant la narration se retrouvent aussi ici, telle que la "grande obscurité d'ombre" créée par Melkor et qui masqua le Soleil. Dans ces notes, mon père se demandait toujours s'il devait "garder la vieille histoire mythologique de la création du Soleil et de la Lune, ou modifier l'arrière-plan vers une version 'terre ronde'", et observant que dans ce dernier cas la Lune serait une œuvre de Melkor lui fournissant "une retraite sûre" - donc retournant à l'idée de l'origine de la Lune trouvée des années auparavant dans le texte C* de l'Ainulindalë (p. 41, §31). Le doute et un manque de direction certaine en ressortent très fortement, alors qu'il était en prise avec les problèmes insolubles posés par la présence du Soleil dans le ciel sous lequel les Elfes s'éveillèrent, qui n'était illuminé que par les étoiles.19

Il y a des particularités dans le présent texte qui l'associent clairement au Commentaire sur l'Athrabeth (voir les notes 2 et 3 ici), parmi elles l'emploi du nom Arda pour le Système solaire; mais alors que la Terre elle-même est dans le Commentaire appelée Imbar, elle a ici le nom plus vieux Ambar (voir note 17). Il ne peut y avoir de doute, je pense, sur le fait que le présent texte est le plus ancien des deux. D'un autre côté, on ne trouve plus de présentation finie ou complète des nouvelles conceptions en gros, la "nouvelle mythologie"; et il semble en tout cas possible d'avancer qu'alors qu'engagé en esprit à abandonner le vieux mythe de l'origine du Soleil et de la Lune, mon père laissa en suspens la formulation et l'expression du nouveau. Il se peut, bien que je n'aie pas de preuve dans un sens ou dans l'autre, qu'il vint à percevoir par des écrits expérimentaux tels que ce texte que la vieille structure était trop globale, trop imbriquée dans toute ses parties, en fait ses racines trop profondes, pour résister à une telle chirurgie dévastatrice.


Notes

1 Dans AAm §15 (p. 52) "les arbres et les herbes crurent, et les bêtes et les oiseaux apparurent "dans la lumière des Lampes : c'était le Printemps d'Arda. Mais après la destruction des Lampes, Yavanna "plongea dans le sommeil beaucoup des belles choses qui s'étaient éveillées en ce Printemps, à la fois arbre et herbe et bête et oiseau, afin qu'ils ne vieillissent pas mais qu'ils attendissent le moment du réveil qui devait pourtant arriver." (§30, p. 70).

2 Sur les connaissances astronomiques présumées chez les Hauts Elfes, cf. la Note 2 du Commentaire sur l'Athrabeth ([HoMe X,] p. 337) - où, comme ici, Arda équivaut au Système solaire - et le texte I (p. 370).

* [Note de Tolkien, en marge] C'est ou ce serait en tout cas un "fait de la vie" pour toute intelligence choisissant la Terre en tant que lieu de vie et de travail. [Il n'y a pas d'indication quant à où ceci doit aller, mais nulle autre place sur la page ne semble convenir.]

3 L'idée de ce paragraphe trouve un équivalent proche dans la Note 2 du Commentaire sur l'Athrabeth (p. 337), et la phrase finale est très semblable à ce qui est dit dans le Commentaire même, p. 334 ("Melkor n'était pas juste un Mal local sur Terre...").

4 Dans AAm §24 ([p. 54), il est dit qu'après la Chute des Lampes, "la Terre du Milieu restait dans la pénombre sous les étoiles que Varda avait créées au cours des âges oubliés de ses travaux en Ëa", et en §34 ([p. 71), que Varda regardait depuis le Taniquetil "et considéra l'obscurité de la Terre sous les étoiles innombrables, pâles et lointaines", avant qu'elle ne commençât la création de nouvelles étoiles plus brillantes; de même ainsi dans le Quenta Silmarillion révisé ([p. 159, §19) : "Alors Varda ... fit de nouvelles étoiles, plus brillantes, pour la venue des Premiers-Nés. Depuis lors, celle qui s'appelait Tintallë depuis les temps reculés où Eä avait été créée, l'Enflammeuse, fut appelée par les Elfes Elentári, Reine des Étoiles." Mais si elle peut toujours peut-être être appelée Elentári, elle ne peut plus être appelée Tintallë (voir cependant p. 388 et note 3 [NdTr : texte IV]).
Dans une altération tardive du texte final D de l'Ainulindalë (p. 34, §36), les mots concernant Varda "ce fut elle qui ouvra les Étoiles" furent changés en " ce fut elle qui ouvra les Grandes Étoiles"; et il semble possible que ce fut fait à la lumière des idées présentées ici.

5 Cf. la Note 2 du Commentaire sur l'Athrabeth (p. 337), avec la note 13 de ce passage.

6 Ceci est évidemment complètement différent de la forme de la légende dans l'Ainulindalë (p. 14, §23) : "Mais Melkor était également là depuis le début, et il interféra dans tout ce qui était fait", alors que dans le texte C* (p. 40) Melkor entre en Arda avant les autres Ainur.

** [Note de Tolkien, en marge] Mais pas pour la chasser. Il était nécessaire d'avoir une alternance, "parce qu'en Eä, en accord avec le Conte, rien ne peut durer sans fin sans fatigue ni corruption."

7 La Légende dans l'Ainulindalë C* selon laquelle Melkor lui-même fit la Lune pour qu'il "[puisse] observer tout ce qui se passait en dessous" (p. 41, §31) avait été abandonnée (mais voir p. 383).

8 Dans AAm (p. 131, §172) et dans QS (§75), Tilion n'était pas un Vala, mais "un jeune chasseur de la compagnie d'Oromë". Dans AAm §179 apparaît l'histoire selon laquelle Morgoth assaillit Tilion, "lui envoyant des esprits de l'ombre", mais en vain.

9 Sur les noms du Soleil et de la Lune, voir QS §75 et commentaire (V.241, 243) et la dernière révision du passage (p. 198); ainsi que AAm §171 et commentaire (pp. 130, 136).

10 Dans AAm (p. 133, §179), il est dit que "Arien, Morgoth la redoutait grandement, et n'osait pas s'en approcher".

11 Sur le nom Endor, voir AAm §38 (pp. 72, 76).

12 Voir p. 327 note 16 [de l'Athrabeth].

13 "à l'époque de Felagund" : i.e. à l'époque à laquelle Finrod Felagund rencontre les Hommes, le premier des Hauts Elfes à les avoir rencontrés (p. 307 [- Athrabeth]).

14 "Les Hommes doivent s'éveiller alors que Melkor est toujours en Arda ?" : "Arda" doit être une erreur pour "Terre du Milieu" (i.e. avant sa captivité en Aman).

15 Un s est écrit sur le r de Ār(i).

*** [Note de Tolkien, en marge] En fait certains disent qu'elle fut libérée d'Eä.

§ [Note de Tolkien, en marge] Certains des Sages ont aussi dit que l'ordonnancement d'Arda, pour le placement et les cours de ses parties, fut troublé par Melkor, de telle sorte que la Terre était par moment attirée trop près du Soleil, et à d'autres s'en éloignait trop.

§§ [Note de Tolkien, en bas de page] Car il est en effet dans la nature d'Eä et de la Grande Histoire que rien ne puisse rester inchangé dans le temps, et les choses qui le font, ou paraissent le faire, ou tentent de le faire, deviennent une lassitude, et ne sont plus aimées (ou, au mieux, ne sont plus prises en compte).

16 Par dessus Terre, mon père écrivit Ambar, puis le barra, et écrivit "Mar = Maison". Voir note suivante.

17 Dans la Note 2 du Commentaire sur l'Athrabeth (p. 337, et voir note 12 de ce passage) apparaît Imbar, traduit "l'Habitation", = la Terre, "la partie principale d'Arda" (= le Système solaire).

18 A partir de là, le manuscrit devient très rudimentaire, par endroits illisible, et s'arrête bientôt.

19 Dans d'autres notes gribouillées (écrites à la même époque que le texte II et constituant une part de ce manuscrit), mon pére écrivit que Varda donna la lumière sacrée reçue en don d'Ilúvatar (voir p. 380) non seulement au Soleil et aux Deux Arbres mais aussi aux "Étoiles significatives". Le sens de ceci n'est expliqué nulle part. Sur le côté, il écrivit Signifer, et plusieurs noms elfes expérimentaux, tels que Taengyl, Tengyl, Tannacoli ou Tankol, Tainacolli; ainsi qu'une racine verbale tana "montrer, indiquer"; tanna "signe"; et kolla "véhiculé, porté, spécialement un habit ou manteau", avec la note "Sindikoll-o est masculinisé".
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MessagePosté le: 15 Nov 2005 17:14     Sujet du message: Répondre en citant

III


Ce passage très bref et rapide a été trouvé dans une petite collection de notes du même genre emballées dans un journal d'avril 1959. Il est écrit sur un morceau de papier déchiré d'une note de Merton College datée de juin 1955; une note similaire d'octobre 1955 a été utilisée pour un passage de brouillon pour l'Athrabeth (p. 352). [J'ai noté (p. 304) que l'emploi de tels documents de l'année 1955 peut suggérer que l'Athrabeth n'était pas le travail d'une seule période concentrée, bien que, si mon père avait préparé une réserve de telles feuilles pour des notes brèves ou des passages de brouillon ou autres, la date serait trompeuse.

Que se passa-t-il en Valinor après la Mort des Arbres ? Aman était "dévoilé" - il avait été couvert d'un dôme (fait par Varda) de brume ou de nuages qu'aucune vision ni lumière ne pouvait percer. Ce dôme était éclairé par des étoiles - en imitation du grand Firmament d'Eä. Ceci rendait à présent Valinor obscur, excepté pour la lumière des étoiles [i.e. après la mort des Arbres]. Il fut ôté et Aman fut éclairé par le Soleil - sa bénédiction fut donc ôtée. (La profanation du Soleil par Melkor doit donc précéder les Deux Arbres qui contenaient la lumière du Soleil et des Étoiles avant que Melkor ne les [?souillât] - ou les Arbres [?pourraient être ?seraient] allumés d'une lumière d'avant l'[?agitation] de Melkor.)

[Je ne me sens pas très certain de la signification de l'extrêmement elliptique phrase de conclusion entre parenthèse, mais elle devrait peut-être être interprétée ainsi - en tant que mise par écrit d'un problème découlant de ce qui avait été dit. Le Dôme de Varda devait avoir été inventé après le viol d'Árië par Melkor, de façon à rejeter la lumière polluée du Soleil;1 et Aman était éclairé sous le Dôme par les Deux Arbres. Mais de l'autre côté, il était une idée essentielle que la lumière des Arbres fut dérivée du Soleil avant qu'il ne fût "souillé". Une solution à ce conflit peut être trouvée (en lisant "pourrait être", pas "serait", dans la dernière phrase) dans l'idée que la lumière des Arbres était une lumière non profanée préservée par Varda de l'époque d'avant les assauts de Melkor.

Dans la discussion initiale du texte II, il est clair que le Soleil avait été profané avant la venue au monde des Deux Arbres : "Maintenant, l'un des objets des Arbres ... était la guérison des blessures de Melkor" (p. 377); mais il est aussi dit que " Varda a préservé un peu de la Lumière primordiale ... Les Deux Arbres sont créés." Cela paraît être la solution à laquelle mon père arriva dans le présent texte, suggérant ainsi qu'il précédait le texte II. D'un autre côté, il n'y a pas de suggestion du Dôme de Varda dans le texte II, et ce texte donne l'impression que mon père était en train de commencer une nouvelle histoire, l'élaborant au fur et à mesure. Il est probablement vain de tenter d'établir un ordre de composition clair à partir de ces papiers, vu qu'il aurait pu revenir au même problème et trouver ce qui semble être la même solution à des moments différents.

Il est un fait notable que le Dôme de Varda apparaisse dans le travail final de mon père sur le texte narratif du Quenta Silmarillion, chapitre 6 (p. 286, §57). Là où, dans AAm (p. 98, §108), il est dit que Melkor, avec Ungoliantë à ses côtés, regarda depuis le sommet du Mont Hyarantar et "vit au loin ... les dômes argentés de Valmar brillant sous le mélange des lumières de Telperion et de Laurelin", dans le Quenta Silmarillion, Ungoliantë (à présent, dans l'histoire modifiée, reposant seule sur le sommet) "vit les étoiles étincelantes du dôme de Varda et la radiance de Valmar dans le lointain". Donc, quand plus tard au cours de la réécriture finale ("Le Vol des Silmarils", p. 293, §1) il est dit qu'au-dessus des Valar assis dans le Cercle de Justice "les étoiles de Varda brillaient maintenant", cela doit être les étoiles du Dôme qui brillaient.2


Notes :

1 Mais dans le texte IV (p. 388), il est dit que le Dôme de Varda fut fait "pour maintenir à l'extérieur tout esprit ou espion de Melkor".

2 Dans le passage correspondant des Annales d'Aman (p. 106, §117), il est dit : "les dieux siégeaient dans l'ombre, car c'était la nuit. Mais à présent une nuit comme celle qui peut régner seulement dans certaines contrées du monde, quand les étoiles percent de manière intermittente à travers l'amas de grands nuages, et que des brumes froides dérivent d'un rivage menaçant de la mer." Dans le Silmarillion publié, le texte final ("les étoiles de Varda brillaient à présent") a été utilisé; il n'introduit en effet aucune difficulté dans la narration, mais je n'avais pas perçu à ce moment la signification des mots.
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MessagePosté le: 16 Nov 2005 11:15     Sujet du message: Répondre en citant

IV



Il y a un autre passage au sujet du Dôme de Varda dans un manuscrit auquel je me suis plusieurs fois référé (VI.466, VIII.20, IX.73), une analyse (du moins était-ce l'intention) de tous les fragments des autres langues trouvés dans Le Seigneur des Anneaux. Le passage que je cite cite ici provient d'une longue note sur la chanson à Elbereth à la fin du chapitre "Nombreuses rencontres". On peut mentionner incidemment que mon père nota à propos du mot menel : "les cieux, le dôme apparent du ciel. (Probablement un mot quenya introduit en sindarin. Il était opposé à kemen 'la Terre' en tant que sol plat apparent sous menel. Mais il s'agissait de mots 'picturaux', vu que la science des Eldar et des Númenóréens était fort étendue en astronomie.)"

Le passage concernant le Dôme découle de l'affirmation selon laquelle Elbereth contient le préfixe el- "étoile" (avec la note "mais vu que b n'est pas muté, le nom est probablement à rapporter à *elen-barathi > elmbereth").


L'association mythologique de Varda avec les étoiles a une double origine. Au cours de la "période démiurgique", avant l'établissement d'Arda "le Royaume", alors que les Valar en général (incluant une foule non nommée d'autres qui ne vinrent jamais en Arda)1 œuvraient à la construction globale d'Eä (le Monde ou Univers), Varda était dite, dans les légendes eldarines et númenóréennes, avoir conçu et fixé à leur place la plupart des principales étoiles; mais étant (par destinée et désir) la future Reine d'Arda, où sa fonction ultime réside, en particulier en tant qu'admiratrice et protectrice des Quendi, elle se souciait non seulement des grandes Étoiles en tant que telles, mais aussi de leurs relations à Arda, et de leur apparence depuis là (et de leur effet sur les Enfants à venir). De telles formes et de tels agencements, par conséquent, que nous appelons (par exemple) la Grande Ourse ou Orion, étaient dits relever de sa conception. Ainsi la Valacirca ou "Faucille des Dieux", qui était un des noms eldarins de la Grande Ourse, était, disait-on, sensée être plus tard un signe d'avertissement et de menace de vengeance au-dessus du Nord où Melkor établit ses quartiers (Varda était la plus presciente de tous les Valar, possédant le souvenir le plus clair de la Musique et de la Vision dans lesquelles elle avait joué un petit rôle en tant qu'actrice ou exécutrice, mais qu'elle avait écoutées très attentivement).2

Plus tard, lorsque les Valar se réfugièrent à l'abri de Melkor, et de la ruine imminente d'Arda, et fortifièrent Valinor en Aman, ce fut Varda qui créa le grand dôme au-dessus de Valinor, pour maintenir à l'extérieur tout esprit ou espion de Melkor. Il fut créé comme un simulacre du vrai firmament (Tar-menel), et les dispositions y furent répétées, mais avec des étoiles apparentes (ou "étincelles" : tinwi) d'une taille relative plus grande par rapport au total de l'espace visible. De telle sorte que le firmament inférieur de Valinor (Nur-menel) était très brillant.

En raison de cette œuvre (principalement : mais ces travaux démiurgiques originels étaient aussi inclus), elle fut appelée "Enflammeuse d'étoile". Il faut noter que √elen se réfère probablement aux vraies étoiles d'Eä (mais pourrait naturellement aussi être transféré vers leurs imagines [NdTr : de imago "représentation"]). Les mots tinwë, ñillë (√tin "étincelle", √ngil "reflet argenté") et en sindarin tim, gil se référaient à proprement parler aux imagines valinoriennes. D'où le quenya Tintallë de tinta "cause d'étincelle", mais aussi Elentári "Reine des Étoiles"; en sindarin Elbereth, mais aussi Gilthoniel.3

Cette note sur Elbereth se termine sur une affirmation légèrement embrouillée et obscure sur le fait que Gilthoniel est dérivé des racines √ngil et √thăn / thān "enflammer, allumer"; iel étant un suffixe féminin correspondant au masculin -we.

Ces remarques sur Varda semblent susciter de nouvelles questions. Dans le texte II (pp. 375-6), mon père déclarait que "la mythologie cosmogonique devrait représenté Arda comme elle est, plus ou moins : une île dans le vide 'parmi les étoiles innombrables'"; que "Les Étoiles, par conséquent, seront en général d'autres parties plus éloignées du Grand conte d'Eä, qui ne concernent pas les Valar d'Arda"; et que "par conséquent, Varda, en tant qu'une des Grands Valar d'Arda, ne peut pas être dite avoir 'enflammé' les étoiles , en tant qu'acte subcréatif original - en tout cas pas les étoiles en général". J'ai considéré que cela signifiait (p. 384, note 4) que la "création des étoiles" par Varda devait être limitée à (au maximum) la création des "Grandes Étoiles" avant l'Éveil des Elfes. Dans le présent texte, d'un autre côté, apparaît la remarquable conception que l'œuvre "démiurgique" de Varda fut la création et la disposition de certaines étoiles "principales", qui devaient, dans les âges à venir, après l'établissement de la Terre, être visibles en son ciel en tant que figures signifiantes de son histoire - le "centre dramatique" d'Eä.

Tandis que je pense qu'il est certain que ce texte date de la fin des années cinquante, il semble qu'il n'y ait pas moyen de le dater plus précisément, de manière externe ou en relation avec d'autres textes.


Notes :

1 Cf. le texte II (p. 378) : " Il y en eut d'autres, innombrables à notre pensée ..., dont les travaux se déroulèrent ailleurs et dans d'autres régions et histoires du Grand Conte, parmi les étoiles lointaines et les mondes en dehors de la portée de la pensée la plus éloignée."

2 Il est un point curieux que ce qui est dit ici du rôle de Varda dans la Musique des Ainur corresponde largement à ce qui est dit de Nienna dans le manuscrit "perdu" du début des Annales d'Aman (AAm*, p. 68, §26). Là, il est dit qu'elle "ne prit qu'une petite part" à la Musique, mais qu'elle "écouta attentivement tout ce qu'elle entendit. Par conséquent, elle était riche en souvenirs, et prévoyante, percevant comment les thèmes devraient se déployer dans le Conte d'Arda."

3 Il est intéressant de comparer ce qui est dit ici à propos des noms de Varda avec ce que mon père disait sur le sujet dans une note datée du 3 février 1938 (V.200) : "Tintallë Enflammeuse peut rester - mais tinwë en quenya = seulement étincelle (tinta- enflammer). D'où Tinwerína > Elerína, Tinwerontar > Elentári.
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MessagePosté le: 01 Mar 2006 14:21     Sujet du message: Répondre en citant

V


Ce bref commentaire, intitulé "Soleil Les Arbres Silmarils", figure sur une seule feuille, avec d'autres écrits plus substantiels mais similaires en apparence, préservée dans un journal plié datant de novembre 1958.

La création du Soleil après la Mort des Arbres n'est pas seulement une "mythologie" impossible à présent - spécialement parce que les Valar doivent être supposés connaître la vérité au sujet de la structure d'Eä (et ne pas faire de suppositions mythiques comme les Hommes) et l'avoir communiquée aux Eldar (et donc aux Númenóréens !) -, elle est aussi chronologiquement impossible dans la Narration.

Le Soleil existait en tant que partie du Royaume d'Arda. Dans la mesure où il y eut des ténèbres (et conséquemment diminution de la croissance en Arda) quand les Valar se retirèrent en Aman, ce fut dû aux obscurcissements créés par Melkor : nuages et fumées (une ère volcanique !).

Le Soleil était la source immédiate de la lumière d'Arda. La Bénédiction des Arbres (en comparaison avec d'autres choses ayant crû ultérieurement) était qu'ils furent allumés et illuminés par la lumière du Soleil et de la Lune avant que ceux-ci ne fussent souillés. L'attaque de Melkor sur le Soleil (et la Lune) doit dès lors être subséquente à l'établissement de Valinor, et être une tentative de Melkor pour produire de l'obscurité.

Vu que les Silmarils furent allumés à partir des Arbres après leur mort, cette "lumière du Soleil immarri" résidait seulement en eux.

Dans le texte III, dans la note de mon père sur le retrait du Dôme de Varda après la mort des Arbres, il était confronté au problème (si mon analyse de son intention est correcte, p. 386) que "la profanation du Soleil par Melkor doit précéder les Deux Arbres", alors que la lumière des Arbres provenait de la lumière non souillée du Soleil et de la Lune. Ici, il a conclu que "l'attaque de Melkor sur le Soleil (et la Lune) doit dès lors être subséquente à l'établissement de Valinor".

Le mot après, dans la phrase de conclusion, n'est rien d'autre qu'une glissade en une écriture extrêmement rapide.
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MessagePosté le: 18 Avr 2006 13:59     Sujet du message: Répondre en citant

VI


Ce texte, intitulé Melkor avec Morgoth écrit en dessous, fait partie du même groupe que le texte III (trouvé dans un journal d'avril 1959), et a été écrit sur quatre feuilles des mêmes documents de Merton College datés de juin 1955, comme le brouillon A de l'Athrabeth (pp. 350-2). La feuille sur laquelle le texte III est écrit contient aussi un brouillon préliminaire du présent essai sur Melkor.

Il est à noter que le texte VI commence avec une référence à "Finrod et Andreth", qui existait donc alors, en tout cas sous une certaine forme.


Melkor Morgoth


Melkor doit être rendu beaucoup plus puissant dans sa nature originelle (cf. "Finrod et Andreth"). La plus grande puissance sous Eru (c'est-à-dire la plus grande puissance créée).1 (Il devait faire / créer / commencer; Manwë (un petit peu moins puissant) devait améliorer, mettre en œuvre, achever.)

Plus tard, il ne doit pas être capable d'être contrôlé ou "enchaîné" par tous les Valar combinés. À noter que dans le premier âge d'Arda, il fut capable à lui seul de chasser les Valar de la Terre du Milieu.

La guerre contre Utumno fut uniquement entreprise par les Valar avec réticence, et sans espoir de vraie victoire, mais plutôt comme une action de protection ou une diversion, afin de leur permettre de placer les Quendi hors de sa sphère d'influence. Mais Melkor avait déjà progressé dans sa transformation en "le Morgoth, un tyran (ou tyrannie et volonté centrales), + ses agents".2 Seule la somme contenait l'ancienne puissance de Melkor entier; de telle sorte que si "le Morgoth" pouvait être atteint ou séparé de ses agents, il était bien plus contrôlable et sur le même niveau de puissance que les Valar. Les Valar réalisent qu'ils peuvent s'occuper de ses agents (c'est-à-dire armées, Balrogs, etc.) en plusieurs étapes. De telle sorte qu'ils arrivent enfin à Utumno même et découvrent que "le Morgoth" n'a à ce moment plus la "force" (dans tous les sens) suffisante pour se protéger d'un contact personnel direct. Manwë fait enfin à nouveau face à Melkor, comme il ne l'a plus fait depuis qu'il est entré en Arda. Tous deux sont stupéfaits : Manwë de percevoir l'affaiblissement en Melkor en tant que personne; Melkor de percevoir cela également de son propre point de vue : il a maintenant moins de force personnelle que Manwë, et ne peut plus le décourager du regard.

Soit Manwë doit le lui dire, soit il doit réaliser soudainement lui-même (ou les deux) que cela est arrivé : il est "dispersé". Mais le désir d'avoir des créatures sous lui, dominées, est devenu habituel et nécessaire à Melkor, de telle sorte que même si le processus était réversible (il l'était probablement uniquement par auto-mortification et repentance absolues et non feintes), il ne pourrait pas l'accepter.* Comme avec tous les autres personnages, il doit y avoir un moment de basculement quand il est dans la balance : il se repent presque - et ne se repent pas, et devient beaucoup plus mauvais, et plus stupide.

Probablement (et il pense que ça l'est), il pourrait à ce moment être humilié contre sa propre volonté et être "enchaîné" - si et avant que ses forces dispersées ne se rassemblent. Ainsi - aussitôt qu'il a rejeté mentalement la repentance - il (tout comme Sauron par après sur ce modèle) tourne en moquerie l'auto-mortification et la repentance. D'où il tire un genre de plaisir perverti, comme en profanant quelque chose de sacré - [car la simple considération de la possibilité de repentance véritable, si elle ne venait pas spécialement en tant que grâce directe d'Eru, était au moins une dernière lueur de sa vraie nature primordiale.]3 Il simule le remord et la repentance. Il s'agenouille en fait devant Manwë et capitule - en premier lieu pour éviter d'être enchaîné avec la Chaîne Angainor, dont il craint, une fois sur lui, de ne pas pouvoir se débarrasser. Mais aussi soudainement, il a l'idée de pénétrer la place forte vantée de Valinor, et de la ruiner. Ainsi offre-t-il de devenir "le moindre des Valar" et serviteur de chacun et de tous, d'aider (en conseil et savoir-faire) à réparer tous les maux et blessures qu'il a causés. C'est cette offre qui séduit ou trompe Manwë - Manwë doit être montré comme ayant sa propre faute inhérente (bien que pas un péché)** : il s'est retrouvé absorbé (en partie par pure crainte de Melkor, en partie par désir de le contrôler) en amendement, guérison, réarrangement - même par le fait de "préserver le status quo" - au détriment de tout pouvoir créatif et ce jusqu'à la faiblesse dans la gestion des situations difficiles et périlleuses. Contre l'avis de certains des Valar (tel que Tulkas), il accède à la prière de Melkor.

Melkor est ramené en Valinor en dernière position (excepté Tulkas*** qui suit, portant Angainor et la faisant tinter pour la rappeler à Melkor).

Mais au conseil, Melkor ne reçoit pas de liberté immédiate. Les Valar en assemblée ne le tolèreront pas. Melkor est envoyé en Mandos (pour y rester en "réclusion" et méditer, et achever sa repentance - et aussi ses plans de redressement).4

Alors il commence à douter de la sagesse de sa propre politique, et l'aurait rejetée et aurait éclaté en une rébellion ardente - mais il est à présent absolument isolé de ses agents et en territoire ennemi. Il ne peut pas. Par conséquent, il avale l'amère pilule (mais cela accroît grandement sa haine, et par après, il a toujours accusé Manwë d'être perfide).

Le reste de l'histoire, avec la libération de Melkor, et la permission d'assister au Conseil assis aux pieds de Manwë (d'après la manière des conseillers maléfiques dans des contes postérieurs, dont on pourrait dire qu'elle dérive de ce modèle primordial ?), peut alors se dérouler plus ou moins comme il est déjà prévu.

Dans ce court essai, on peut voir que dans ses réflexions sur la nature de Melkor, l'étendue de sa puissance originelle et sa dispersion, mon père en était arrivé à proposer certaines altérations importantes dans la narration des légendes exposées dans le Quenta Silmarillion (pp. 161, 186) et dans les Annales d'Aman ([HoMe X,] pp. 75, 80, 93). Dans la narration telle qu'elle existait, et telle qu'elle resta,5 il n'était pas suggéré que Melkor feignit la repentance quand (n'étant plus capable de "le décourager du regard") il fit face à Manwë en Utumno - élaborant déjà "l'idée de pénétrer la place forte vantée de Valinor, et de la ruiner". Au contraire, "Tulkas s'avança en tant que champion des Valar et lutta contre lui et le renversa sur son visage, et le lia avec la chaîne Angainor"6 (un ancien élément, remontant au récit richement picturial et "primitif" de l'histoire de "L'enchaînement de Melko" dans Le Livre des contes perdus, I.100-104). De plus, dans le présent texte, ce fut à ce moment, défait en Utumno, que Melkor offrit de devenir "le moindre des Valar", et de les aider dans le redressement de tous les maux qu'il avait causés, alors que dans les narrations il le fit quand il se présenta devant les Valar après avoir enduré les âges de son incarcération en Mandos et imploré leur pardon. De Manwë il était dit, quand Melkor fut autorisé d'aller à sa guise en Valinor, qu'il croyait que son côté mauvais avait été guéri : "car il était lui-même libre du mal et ne pouvait le comprendre". Nulle faille ou "faute inhérente" de Manwë tel qu'il est décrit dans cet essai n'était suggérée;7 bien qu'il fût dit qu'Ulmo, et Tulkas, doutaient de la sagesse d'une telle clémence (et ceci aussi est un élément qui remonte au Livre des contes perdus : "telle fut la décision de Manwë ... bien que Tulkas et Palúrien l'estimassent dangereusement miséricordieuse" (I.105)).


Notes :

1 Cf. les mots de Finrod dans l'Athrabeth (p. 322) : "il n'est pas de pouvoir concevable plus grand que Melkor excepté Eru".

2 La première référence à l'idée de la "dispersion" de la puissance originale de Melkor se trouve dans les Annales d'Aman § 179 (p. 133) :
    Car comme il croissait en malveillance, et répandait à partir de lui-même le mal qu'il concevait en mensonges et en créatures de vilenie, son pouvoir passait en eux et se dispersait, et lui-même devint toujours plus lié à la terre, ne voulant plus sortir de ses sombres forteresses.
Cf. aussi les Annales §128 (p. 110). - L'expression "le Morgoth" est utilisée plusieurs fois par Finrod dans l'Athrabeth.

* [Note de J.R.R. Tolkien] Une des raisons de son auto-affaiblissement était qu'il avait donné à ses créatures, Orcs, Balrogs, etc. le pouvoir de récupération et de multiplication. De telle sorte qu'elles se rassembleront à nouveau sans ordres spécifiques ultérieurs. Une partie de son pouvoir créatif inné était partie dans la création d'une croissance maléfique indépendante et hors de son contrôle.

3 Les crochets furent ajoutés après la rédaction du passage.

** [Note de J.R.R. Tolkien] Chaque créature finie doit avoir une faiblesse : il s'agit d'une incapacité à gérer certaines situations. Ce n'est pas un péché quand ce n'est pas volontaire, et quand la créature fait de son mieux (même si ce n'est pas ce qui devrait être fait) comme elle le perçoit - avec l'intention consciente de servir Eru.

*** [Note de J.R.R. Tolkien] Tulkas représente le bon côté de la "violence" dans la guerre contre le mal. Il s'agit d'une absence de tout compromis qui ferait même face au mal apparent (tel que la guerre) plutôt que de parlementer; et qui ne pense pas (par n'importe quel genre de fierté) que quelqu'un d'autre qu'Eru pourrait le redresser, ou réécrire le conte d'Arda.

4 "ses plans de redressement" : i.e. redressement des maux qu'il avait causés.

5 Le second passage de QS, dans lequel le pardon de Melkor est raconté (p. 186, § 48), fut changé lors la réécriture finale du chapitre 6 : voir p. 273, § 48. Mais bien que le texte modifié introduisît les idées selon lesquelles tout renversement complet des maux causés par Melkor était impossible, et qu'il était "à son commencement, le plus grand des Pouvoirs", la narration ne fut pas modifiée au regard des changements envisagés dans cet essai (voir note 7).

6 Les modifications à la vieille histoire du face-à-face en Utumno auraient pu voir le jour si QS chapitre 3 (dans lequel ceci est raconté) avait formé une partie de la réécriture tardive qui transforma le vieux chapitre 6; mais voir note 7.

7 Lors de la réécriture finale de QS chapitre 6 (p. 273, § 48), ceci resta le cas (note 5); et l'histoire originelle fut conservée, selon laquelle ce fut en Valinor après son emprisonnement, et non en Utumno, que Melkor fit ses promesses de service et de réparation. Ceci pourrait suggérer que le présent essai fut rédigé après le nouveau travail sur QS (datant presque certainement de la fin des années cinquante, p. 300), en support de l'idée selon laquelle la date des documents sur lesquels l'essai fut écrit (1955) prête à confusion (voir p. 385).
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MessagePosté le: 10 Sep 2006 22:13     Sujet du message: Répondre en citant

VII



Cet essai existe sous deux formes. La première (« A ») est un texte manuscrit assez court de quatre pages, intitulé « Quelques notes sur la "philosophie" du Silmarillion », son expression est rapide et sa fin n'est pas claire. La deuxième (« B ») est une version largement étendue de douze pages, également manuscrite, à l'expression beaucoup plus soutenue et commençant dans une belle écriture, mais elle est inachevée, s'arrêtant au milieu d'une phrase. Elle s'intitule "Notes sur la trame du Silmarillion".

La relation entre les deux formes est telle qu'il est inutile de donner la majeure partie de A, car tout son contenu se retrouve dans B. Cependant, à partir du moment où les Valar sont condamnés pour l'élévation des Pelóri (p. 401), les textes divergent. Dans B, mon père introduisit une longue explication visant à atténuer la conduite des Valar, et l'essai s'achève avant d'avoir atteint la conclusion de la version A (cf. note 6) ; celle-ci est donc donnée à la fin de B.

Le texte de B fut par la suite divisé en trois sections distinctes, numérotées ici (i), (ii) et (iii).



Notes sur la trame du Silmarillion

(i)


Sauron était effectivement « plus grand » au Second Âge que Morgoth à la fin du Premier. Pourquoi ? Parce que, en dépit de sa stature naturelle de loin inférieure, il n'était pas tombé aussi bas. Il finit lui aussi par gaspiller son pouvoir (d'être) en tentant de prendre le contrôle d'autrui. Mais il n'était pas obligé de s'étendre autant. Pour dominer Arda, Morgoth avait laissé passer la majeure partie de son être dans les composantes physiques de la Terre – ainsi toute chose née sur la Terre et vivant sur et par elle, bête, plante ou esprit incarné, risquait d'être « entachée ». À l'époque de la Guerre des Joyaux, Morgoth était devenu perpétuellement « incarné » ; c'est pourquoi il connaissait la peur, et ne faisait la guerre que par des moyens détournés, ou à travers des subordonnés et des créatures dominées.

Cependant, Sauron hérita de la « corruption » d'Arda, et il ne dépensa son pouvoir (beaucoup plus limité) que dans les Anneaux ; car c'étaient les créatures de la terre, dans leurs esprits et volontés, qu'il désirait dominer. En cela, Sauron était également plus sage que Melkor-Morgoth. Sauron n'était pas un créateur de discorde ; et il en savait probablement plus sur la « Musique » que Melkor lui-même, dont l'esprit avait toujours été empli de ses propres plans et desseins, et qui prêtait peu attention aux choses autres. Ainsi, l'époque où la puissance de Melkor était la plus grande était celle des commencements physiques du Monde ; une envie démiurgique et démesurée de pouvoir et de l'accomplissement de sa propre volonté et de ses propres plans, à grande échelle. Et plus tard, lorsque les choses se furent stabilisées, Melkor était bien plus intéressé et capable d'interagir avec une éruption volcanique, par exemple, qu'avec, disons, un arbre. Il est même probable qu'il ignorait simplement les productions moindres ou plus délicates de Yavanna, comme les petites fleurs.*

Ainsi, lorsque Melkor en tant que « Morgoth » était confronté à l'existence d'autres habitants d'Arda, avec des volontés et intelligences autres, leur seule existance le faisait enrager, et son seul moyen de traiter avec eux était la force physique, ou la peur de cette force. Son seul objectif était leur destruction finale. Il méprisait les Elfes, et encore plus les Hommes, à cause de leur « faiblesse », c'est-à-dire leur manque de force physique, ou de pouvoir sur la « matière » ; mais il les craignait aussi. Il savait, du moins à l'époque où il était encore capable de penser de façon rationnelle, qu'il ne pouvait pas les « annihiler »,** c'est-à-dire détruire leur être ; mais leur « vie » physique, et leur forme incarnée, devint de plus en plus la seule chose qui valait la peine d'être considérée dans son esprit.*** Ou il s'enfonça si fort dans le Mensonge qu'il se mentait à lui-même, et prétendait qu'il pouvait les détruire et débarrasser totalement Arda d'eux. D'où ses tentatives systématiques de briser les volontés et de les subordonner ou de les absorber dans ses propres volonté et être, avant de détruire leurs corps. C'était du nihilisme pur, et la négation son seul but : s'il avait été victorieux, Morgoth aurait sans aucun doute fini par détruire même ses propres « créatures », comme les Orques, lorsqu'ils auraient rempli le seul usage qu'il leur destinait : la destruction des Elfes et des Hommes. L'impuissance et le désespoir finaux de Melkor tenaient en ceci : tandis que les Valar (et, à leur niveau, les Elfes et les Hommes) pouvaient toujours aimer « Arda Marrie », c'est-à-dire Arda avec un ingrédient-Melkor, et pouvaient toujours guérir telle ou telle blessure, ou produire de son marrissement même, dans l'état où elle était, des choses belles et dignes d'amour, Melkor ne pouvait rien faire d'Arda, qui n'était pas issue de son propre esprit et était entremêlée avec les travaux et les pensées d'autrui : même laissé seul, il n'aurait pu que laisser libre cours à sa rage jusqu'à ce que tout soit de nouveau retourné à un chaos sans forme. Et même alors, il aurait été vaincu, parce que cela aurait toujours « existé » indépendamment de son esprit, et un monde en puissance.

Sauron n'atteignit jamais ce niveau de folie nihiliste. Il n'avait rien contre l'existence du monde, du moment qu'il pouvait en faire ce qu'il voulait. Il avait toujours des restes de buts positifs, issus de la nature bonne qu'il avait à ses débuts : sa vertu (et donc aussi la raison de sa chute, et de son relaps) avait été l'amour de l'ordre et de la coordination, et la haine de toute confusion et friction inutile. (Ce furent l'apparente volonté et pouvoir de Melkor de réaliser ses plans rapidement et magistralement qui attirèrent Sauron à lui au début.) Sauron ressemblait en fait beaucoup à Saruman, ce pourquoi il le comprenait rapidement et pouvait deviner ce qu'il était probable qu'il penserait ou ferait, même sans l'aide des palantíri ou d'espions ; tandis que Gandalf lui échappait et le laissait perplexe. Mais comme tous les esprits de cette caste, l'amour (à l'origine) ou (par la suite) la simple compréhension d'autres intelligences individuelles était proportionnellement plus faible, et bien que le seul bien, ou le seul motif rationnel, de tout cet ordonnancement et planification et organisation était le bien de tous les habitants d'Arda (même en admettant le droit de Sauron à être leur souverain suprême), ses « plans », l'idée venant de son seul esprit propre, devint le seul objet de sa volonté, et une fin, la Fin en soi.+

Morgoth n'avait pas de « plan », à moins d'appeler « plan » la destruction et la réduction au nil d'un monde dans lequel il n'avait qu'une part. Mais il s'agit là bien évidemment d'une simplification de la situation. Sauron n'avait pas servi Morgoth, même en sa dernière phase, sans devenir infecté par son envie de destruction, et sa haine de Dieu (qui doit nécessairement déboucher sur le nihilisme). Sauron ne pouvait bien sûr pas être un athée « sincère ». Bien qu'il fût l'un des esprits mineurs créés avant le monde, il connaissait Eru, à sa mesure. Il est probable qu'il se soit lui-même induit en erreur en se disant que les Valar, Melkor inclus, ayant failli, Eru avait simplement abandonné Eä, ou tout du moins Arda, et qu'elle ne le concernerait désormais plus. Il apparaîtrait qu'il interpréta le « changement du monde » lors de la Submersion de Númenor, lorsque Aman fut retiré du monde physique, de la façon suivante : les Valar (et les Elfes) étaient retirés du contrôle effectif, et les Hommes soumis à la malédiction et la fureur de Dieu. S'il pensa aux Istari, en particulier Saruman et Gandalf, il les imagina comme des émissaires des Valar, cherchant à rétablir leur ancienne puissance et à « coloniser » la Terre du Milieu, simple tentative d'impérialistes vaincus (en dehors de la connaissance ou sanction d'Eru). Son cynisme, qui lui faisait (sincèrement) voir les motivations de Manwë comme identiques aux siennes, semblait totalement justifié par Saruman. Il ne comprenait pas Gandalf. Mais il était certainement déjà devenu assez maléfique, et donc stupide, pour croire que son comportement différent était simplement dû à une intelligence moindre et à un manque de résolution. Il n'était qu'une version un peu plus intelligente de Radagast – plus intelligente, car il est plus profitable (produit plus de pouvoir) de s'absorber dans l'étude de gens que dans celle des animaux.

Sauron n'était pas un « athée » sincère, mais il prêchait l'athéisme, parce qu'il diminuait la résistance qu'on lui opposait (et il avait cessé de craindre l'action de Dieu en Arda). Comme on peut le voir dans le cas d'Ar-Pharazôn. Mais on put y voir alors l'effet que Melkor eut sur Sauron : il parla de Melkor dans les propres termes de Melkor : comme d'un dieu, ou même de Dieu. Il s'agit peut-être là du reste d'un état qui était, dans un sens, une ombre de bien : la capacité qu'avait jadis Sauron d'au moins admirer ou admettre la supériorité d'autrui. Melkor, et Sauron lui-même encore plus après lui, profitèrent tous deux de cette ombre enténébrée de bien et des services de « fidèles ». Mais on peut douter que même une telle ombre de bien soit toujours opérationnelle de façon sincère chez Sauron à cette époque. Sa fourbe motivation s'exprime probablement mieux ainsi. Pour sevrer quelqu'un qui craint Dieu de son allégeance, il vaut mieux lui proposer un autre objet d'allégeance, invisible, et un autre espoir de profit ; lui proposer un Seigneur qui sanctionnera ses désirs et ne lui interdira pas. Sauron, apparemment un rival vaincu pour la domination du monde, et désormais un simple otage, ne peut que difficilement se proposer lui-même ; mais en tant qu'ancien serviteur et disciple de Melkor, le culte de Melkor l'élèvera du statut d'otage à celui de grand prêtre. Mais bien que la véritable motivation profonde de Sauron ait été la destruction des Númenóréens, il s'agissait là d'une revanche particulière sur Ar-Pharazôn et l'humiliation infligée. À la différence de Morgoth, Sauron se serait satisfait de l'existence des Númenóréens en tant que ses sujets, et il utilisa de fait un grand nombre d'entre eux qu'il soumit à son allégeance.

(ii)


Nul, pas même l'un des Valar, ne peut lire dans l'esprit d'autres « êtres égaux++ » : c'est-à-dire que nul ne peut les « voir » ou les comprendre de façon complète directement, par une simple inspection. On peut déduire une grande partie de leurs pensées, à partir de comparaisons générales menant à des conclusions concernant la nature et les tendances des esprits et des pensées, et de la connaissance particulière des individus, et de circonstances particulières. Mais cela n'est pas plus de la lecture ou de l'inspection d'un autre esprit que ne l'est la déduction du contenu d'une pièce fermée, ou d'événements ayant lieu hors du champ visuel. Non plus qu'un processus de lecture d'esprit ne se prétend être « transfert de pensée » : ce n'est là que la réception et l'interprétation, par l'esprit récepteur, de l'impact d'une pensée, ou d'un modèle de pensée, émanant d'un autre esprit, qui n'est pas plus l'esprit en lui-même ou dans sa totalité que ne l'est la vision lointaine d'un homme par rapport à l'homme lui-même. Les esprits peuvent s'exhiber ou se révéler à d'autres esprits par l'action de leur propre volonté (bien qu'il paraisse douteux que, même s'il le souhaite ou le désire, un esprit puisse réellement se révéler entièrement à un autre esprit). Les esprits de plus grand pouvoir peuvent donc être tentés de gouverner ou restreindre la volonté d'autres esprits plus faibles, afin de les amener ou de les forcer à se révéler eux-mêmes. Mais forcer une telle révélation, ou l'amener par mensonge ou duperie, même pour des raisons supposément « bonnes » (y compris le « bien » de la personne ainsi persuadée ou dominée), est absolument interdit. Agir ainsi est criminel, et la « bonté » des raisons de ceux qui commettent ce crime ne tarde pas à devenir corrompue.

Ainsi, beaucoup de choses pouvaient avoir lieu « dans le dos de Manwë » : en effet, la partie la plus intérieure de tous les autres esprits, grands et petits, lui était cachée. Et en ce qui concerne l'Ennemi, Melkor, en particulier, il ne pouvait pénétrer par une perception spirituelle distante sa pensée et ses buts, étant donné que Melkor avait une volonté fixée et puissante de garder son esprit secret : cela s'exprima physiquement par les ténèbres et les ombres qui l'entouraient. Mais Manwë pouvait bien sûr utiliser, et il utilisa, sa propre grande connaissance et sa vaste expérience des choses et des personnes, ses souvenirs de la « Musique », et sa propre vision longue, et les rapports de ses messagers.

Tout comme Melkor, on ne le voit ou ne l'entend pratiquement jamais hors ou loin de ses propres halls et résidence permanente. Pourquoi cela ? Sans véritable raison profonde. Le gouvernement est toujours à Whitehall [NdT : cette rue de Londres comprend les bureaux d'une grande partie du gouvernement anglais]. Le roi Arthur est généralement à Camelot ou Caerleon et les nouvelles et les aventures y arrivent et y débutent. « L'Ancien Roi » ne sera de toute évidence pas vaincu définitivement ou détruit avant une espèce d'ultime « Ragnarök1 » - qui même pour nous est encore à venir, donc il ne peut pas vivre de vraies « aventures ». Mais si vous le gardez à la maison, la fin de tout événement particulier peut rester en suspens littéraire, puisqu'il ne peut alors s'agir d'un « échec et mat » final. Même lors de la guerre finale contre Morgoth, c'est Fionwë fils de Manwë qui mène la puissance des Valar. Lorsqu'on bougera Manwë, ce sera la dernière bataille, et la fin du Monde (ou d'« Arda Marrie »), comme diraient les Eldar.

[Que Morgoth reste « à la maison » est dû, comme dit plus haut, à une raison tout à fait différente : sa peur d'être tué ou même blessé (la raison littéraire est absente, car puisqu'il est opposé à l'Ancien Roi, l'issue de chacune de ses entreprises est toujours douteuse).]

Melkor « s'incarna » lui-même (en tant que Morgoth) de façon permanente. Il agit ainsi pour contrôler la hroa,2 la « chair » ou matière physique d'Arda. Il tenta de s'identifier à elle. Une procédure plus large et plus périlleuse, mais de nature similaire aux opérations de Sauron avec les Anneaux. Ainsi, en dehors du Royaume Béni, toute « matière » était susceptible de contenir un « ingrédient Melkor3 », et ceux qui avaient des corps, nourris par la hroa d'Arda, tendaient comme elle, plus ou moins, vers Melkor : aucun d'entre eux n'était totalement dénué de lui en leur forme incarnée, et leurs corps avaient des effets sur leurs esprits.

Mais en agissant ainsi, Morgoth perdit (ou échangea, ou transmuta) la majeure partie de ses pouvoirs « angéliques » originels, d'esprit et d'âme, tout en gagnant une emprise terrible sur le monde physique. C'est pourquoi il fallait le combattre, principalement par la force physique, et une ruine matérielle considérable était une conséquence probable de tout combat direct contre lui, qu'il soit victorieux ou non. Il s'agit de la raison principale de la réticence constante des Valar à entrer en conflit ouvert contre Morgoth. La tâche et le problème de Manwë étaient bien plus difficiles que ceux de Gandalf. Le pouvoir de Sauron, relativement faible, était concentré ; le vaste pouvoir de Morgoth était disséminé. La totalité de la « Terre du Milieu » était l'Anneau de Morgoth, bien que son attention fût temporairement concentrée sur le nord-ouest. À moins d'un succès rapide, la Guerre contre lui aurait très bien pu s'achever par la réduction de toute la Terre du Milieu au chaos, et peut-être même d'Arda entière. Il est facile de dire : « C'était la tâche et le rôle de l'Ancien Roi de gouverner Arda et de faire en sorte que les Enfants d'Eru y vivent en paix. » Mais le dilemme des Valar était le suivant : seule une bataille physique pouvait libérer Arda ; mais le résultat probable d'une telle bataille aurait été la ruine irrécupérable d'Arda. Qui plus est, l'éradication finale de Sauron (en tant que puissance maléfique directrice) était possible par la destruction de l'Anneau. Nulle éradication de ce genre n'était possible pour Morgoth, car elle aurait requis la désintégration complète de la « matière » d'Arda. Le pouvoir de Sauron n'était pas (par exemple) dans l'or en tant que tel, mais dans une forme particulière faite à partir d'une portion particulière de la totalité de l'or. Le pouvoir de Morgoth était disséminé dans l'Or, et s'il n'était nulle part absolu (car il ne créa pas l'Or), il n'était nulle part absent. (En fait, c'était cet élément-Morgoth dans la matière qui était un prérequis pour la « magie » et autres maléfices que Sauron pratiqua avec et sur elle.)

Bien sûr, il est possible que certains « éléments » ou conditions de la matière aient attiré une attention spéciale de la part de Morgoth (majoritairement pour ses propres plans, excepté dans un passé très lointain). Par exemple, tout l'or (de la Terre du Milieu) semble avoir eu une « tendance » maléfique particulière – mais pas l'argent. L'eau est représentée comme presque entièrement vierge de Morgoth. (Ceci ne veut bien sûr pas dire qu'une mer, un ruisseau, une rivière, une source, ou même un verre d'eau particulier ne pouvait pas être empoisonné ou corrompu – comme toutes choses pouvaient l'être.)

(iii)


Les Valar « déclinèrent » et devinrent plus impotents, précisément au fur et à mesure que la forme et la constitution des choses devenaient mieux définies et établies en proportion. Plus le Passé dure, plus le Futur est clairement défini, et moins il y a de place pour des changements importants (une action sans entraves, sur le plan physique, qui n'a pas de but destructif). Une fois « achevé », le Passé est devenu part de la « Musique qui est ». Seul Eru pourrait ou peut modifier la « Musique ». Le dernier effort majeur de cette nature démiurgique qu'accomplirent les Valar fut l'élévation de la chaîne des Pelóri à une grande altitude. Si ce n'est pas véritablement une mauvaise action, on peut néanmoins voir cela comme une erreur. Ulmo la désapprouvait.4 Elle avait un objectif bon, et légitime : la préservation d'au moins une partie d'Arda non corrompue. Mais elle semblait avoir aussi un motif égoïste ou négligent (ou désespéré) ; car l'effort fourni pour y garder les Elfes non corrompus s'était révélé être un échec si on les laissait libres : beaucoup avaient refusé de venir au Royaume Béni, beaucoup s'étaient révoltés et l'avaient quitté. Tandis que, en ce qui concernait les Hommes, Manwë et tous les Valar savaient très bien qu'ils ne pouvaient pas du tout venir en Aman ; et la longévité (aussi étendue que la vie d'Arda) des Valar et Eldar n'était expréssemment pas permise aux Hommes. Ainsi la « Dissimulation de Valinor » ne fut pas loin d'être un moyen de contrer la possessivité de Morgoth par une possessivité rivale, en établissant un domaine privé de lumière et de félicité contre un autre de ténèbres et de domination : un palais et une villégiature5 (puissamment fortifié) contre une forteresse et un donjon.6

L'apparence de fainéance égoïste des Valar dans la mythologie telle qu'elle est racontée (bien que je ne l'aie ni expliquée ni commentée) n'est, je pense, qu'une « apparence », et que nous pouvons prendre pour la vérité, puisque nous sommes tous à des degrés divers affectés par l'ombre et les mensonges de leur Ennemi, le Calomniateur. Il faut se souvenir que la « mythologie » est représentée comme séparée par deux étapes d'un récit véritable : elle se base tout d'abord sur les récits et connaissances des Elfes sur les Valar, et sur leurs propres relations avec eux ; et ceux-ci ne nous ont atteints (de façon fragmentaire) qu'à travers les reliques de la tradition númenóréenne (humaine), issue des Eldar dans les premiers temps, mais plus tard complétée par des histoires et contes anthropocentrés.7 Il est vrai qu'elle fut transmise par les « Fidèles » et leurs descendants en Terre du Milieu, mais elle ne peut éviter totalement le noircissement du tableau dû à l'hostilité des Númenóréens rebelles envers les Valar.

Même ainsi, et sur la base des histoires telles qu'elles nous sont parvenues, il est possible de voir les choses autrement. La fermeture de Valinor aux Noldor rebelles (qui le quittèrent volontairement, et après avoir été avertis) était en elle-même juste. Mais si nous osons tenter d'entrer dans l'esprit de l'Ancien Roi, de lui assigner des raisons et de trouver des fautes, nous devons nous souvenir de certaines choses avant de rendre notre jugement. Manwë était l'esprit le plus sage et le plus prudent en Arda. Il est présenté comme ayant eu la plus grande connaissance de la Musique, en tant que tout, qu'ait eu un esprit fini ; et il est le seul, de toutes les personnes ou esprits de l'époque, qu'on présente comme ayant le pouvoir de recourir et communiquer directement avec Eru. Il doit avoir compris de façon très claire ce que nous ne percevons qu'indistinctement : que le mode essentiel de progression de « l'histoire » en Arda était la montée constante du mal, et que de lui un nouveau bien vienne constamment. Un aspect particulier de ceci est la façon étrange dont les maléfices du Marrisseur ou de ses héritiers se transforment en armes contre le mal. Si l'on considère la situation après la fuite de Morgoth et le rétablissement de sa demeure en Terre du Milieu, on voit que les héroïques Noldor étaient la meilleure arme possible pour tenir Morgoth à distance / en échec , virtuellement assiégé, et tout du moins occupé en permanence, dans les confins septentrionaux de la Terre du Milieu, sans provoquer chez lui une crise de destruction nihiliste. Et dans le même temps les Hommes, ou les meilleurs éléments de l'Humanité, rejetant son ombre, entrèrent en contact avec un peuple qui avait vraiment vu et vécu l'expérience du Royaume Béni.

Par leur association avec les Eldar en guerre, les Hommes s'élevèrent à leur stature maximale, et par les deux mariages s'accomplit le transfert ou l'infusion du plus noble des sangs elfiques à l'Humanité, en préparation pour les jours encore lointains, mais approchant inexorablement, où les Elfes « déclineraient ».

La dernière intervention par la force physique des Valar, qui s'acheva par la destruction du Thangorodrim, peut donc être vue non pas comme réticente ou même trop longtemps repoussée, mais minutée avec précision. L'intervention eut lieu avant l'annihilation des Eldar et des Edain. Bien que triomphant localement, Morgoth avait négligé la majeure partie de la Terre du Milieu pendant la guerre ; et elle l'avait en fait affaibli : en pouvoir et en prestige (il avait perdu et n'avait pu récupérer l'un des Silmarils), et par-dessus tout mentalement. Il s'était absorbé dans la « royauté », et bien qu'étant un tyran d'une taille d'ogre et au pouvoir monstrueux, il s'agissait d'une chute immense par rapport à son ancienne malignité haineuse, et son terrible nihilisme. Il était tombé au point où il aimait être un roi tyrannique avec des esclaves conquis et de vastes armées obéissantes.8

La guerre fut couronnée de succès, et la ruine fut limitée à la petite (quoique belle) région du Beleriand. Morgoth fut ainsi réellement fait captif sous sa forme physique,9 et sous cette forme fut emmené comme un vulgaire criminel en Aman et confié à Námo Mandos comme juge – et bourreau. Il fut jugé, et finalement amené hors du Royaume Béni et exécuté : c'est-à-dire tué, comme un des Incarnés. Il devint ainsi clair (bien que Manwë et Námo aient dû le comprendre bien plus tôt) que, bien qu'il eût « disséminé » son pouvoir (sa volonté maléfique et possessive et rebelle) de tous côtés dans la matière d'Arda, il en avait perdu le contrôle direct, et tout ce qu'« il », reste survivant de son être complet, avait conservé comme « lui-même » et sous contrôle était l'esprit terriblement rétréci et réduit qui habitait le corps qu'il s'était à lui-même imposé (mais qu'il aimait désormais). Lorsque ce corps fut détruit, il était faible et entièrement « sans logis », et pour un temps désorienté et « sans ancrage ». Nous lisons qu'il fut alors jeté au-dehors, dans le Vide.10 Cela devrait signifier qu'il fut jeté hors du Temps et de l'Espace, hors d'Eä elle-même, mais si tel était le cas, cela impliquerait une intervention directe d'Eru (avec ou sans supplique des Valar). Il est cependant possible que cela se réfère de façon inexacte+++ à l'extraction ou à la fuite de son esprit hors d'Arda.

Dans tous les cas, en cherchant à absorber, ou plutôt à s'infiltrer lui-même dans la « matière », ce qui restait de lui n'était dès lors plus assez puissant pour revêtir à nouveau un corps. (Il se fixerait dès lors sur le désir de le faire : il n'y avait pas de « repentance », ni de possibilité pour cela : Melkor avait à jamais abandonné toute ambition « spirituelle », et il n'existait quasiment plus que comme un désir de posséder et dominer la matière, et Arda en particulier.) Tout du moins, il ne pouvait pas encore revêtir à nouveau un corps. Nous n'avons pas besoin de supposer que Manwë se trompa en supposant qu'il s'était agi là d'une guerre pour mettre fin à la guerre, ou même à Melkor. Melkor n'était pas Sauron. Nous parlons de lui comme étant « affaibli, rétréci, réduit » ; mais il faut comparer cela aux grands Valar. Il avait été un être d'une force et d'une vie immenses. Les Elfes croyaient et enseignaient certainement que les fëar ou « esprits » pouvaient grandir de leur propre vie (indépendamment du corps), tout comme ils pouvaient être blessés et guéris, être diminués et renouvellés.11 On peut donc s'attendre à ce que le sombre esprit du « reste » de Melkor finisse, après de longs âges, par grandir de nouveau, et même (comme le croient certains) à rassembler en lui-même une partie du pouvoir qu'il avait autrefois dissipé. Il pourrait faire cela (même Sauron en était incapable) à cause de sa relative grandeur. Il ne se repentit pas, non plus qu'il finit par abandonner son obsession, mais il conservait quelques restes de sagesse, et il pouvait donc toujours chercher à atteindre son objectif de façon indirecte, et pas simplement à l'aveuglette. Il se reposerait, chercherait à se soigner, se distrairait lui-même par d'autres pensées et désirs et plans – mais tout cela uniquement pour recouvrir assez de forces pour attaquer les Valar, et revenir à son ancienne obsession. En grandissant de nouveau il deviendrait, comme il l'était, une ombre noire, s'étendant dans les confins d'Arda, et la désirant ardemment.

Néanmoins, la destruction du Thangorodrim et l'extraction de Melkor furent la fin de « Morgoth » en tant que tel, et pour cet âge (et de nombreux par la suite). Ce fut ainsi, dans un sens, aussi la fin de la première fonction et tâche de Manwë en tant qu'Ancien Roi, jusqu'à la Fin. Il avait été l'Adversaire de l'Ennemi.

Il est très raisonnable de supposer que Manwë savait qu'avant longtemps (de la façon dont il voyait le « temps ») la Domination des Hommes devait commencer, et le déroulement de l'histoire devrait leur être commis : pour leur lutte contre le Mal, des arrangements particuliers avaient été pris ! Manwë connaissait Sauron, bien sûr. Il avait ordonné à Sauron de se présenter devant lui pour être jugé, mais avait laissé le champ libre pour le repentir et l'ultime réhabilitation. Sauron avait refusé et avait fui se cacher. Sauron était cependant un problème dont les Hommes devraient finalement s'occuper : ils devraient combattre la première des nombreuses concentrations du Mal dans des points de pouvoir définis, tout comme il s'agissait aussi de la dernière de ces concentrations dans une forme « mythologique » personnifiée (mais non-humaine).

On peut noter que la première défaite de Sauron fut accomplie par les Númenóréens seuls (bien que Sauron ne fût pas en fait vaincu personnellement : sa « captivité » était volontaire, et un piège). Dans la première chute et désincarnation de Sauron en Terre du Milieu (en mettant de côté l'affaire avec Lúthien).12

Ici s'interrompt la longue version B, au bas d'une page. Je donne maintenant la conclusion de la version A à partir du point où les textes divergent (cf. p. 394 et note 6), commençant par la phrase correspondante dans B (p. 401) : « Le dernier effort majeur de cette nature démiurgique qu'accomplirent les Valar ... »

Le dernier effort de cette nature qu'accomplirent les Valar fut l'élévation des Pelóri – mais ce n'était pas une bonne action : il s'agissait presque de contrer Morgoth de sa propre façon – excepté l'élément d'égoïsme dans sa motivation qu'était la préservation d'Aman comme une région bénie où vivre.

Les Valar étaient comme des architectes travaillant sur un plan « livré » par le Gouvernement. Ils devinrent de moins en moins importants (structurellement !) au fur et à mesure que le plan approchait de sa complétion. Même au Premier Âge, nous les voyons après des âges innombrables de travail, près de la fin de leur temps de travail – pas de sagesse ni de conseil. (Plus ils devenaient sages, moins ils avaient le pouvoir de faire quoi que ce soit – excepté en conseil.)

Les Elfes déclinèrent similairement, ayant introduit « l'art et la science13 ». Les Hommes « déclineront » eux aussi, si il s'avère que c'est ainsi que les choses doivent se dérouler selon le plan, lorsqu'ils auront rempli leur fonction. Mais même les Elfes savaient qu'il n'en serait pas ainsi : que la fin des Hommes serait d'une façon ou d'une autre liée à la fin de l'histoire, ou comme ils l'appelaient « Arda Marrie » (Arda Sahta), et l'achèvement d'« Arda Guérie » (Arda Envinyanta14). (Ils ne semblent pas avoir été sûrs – comment le seraient-ils ! – de savoir si Arda Envinyanta serait une état achevé permanent, qui ne pourrait donc être appréciable que « hors du Temps », tel qu'il était : surveillant le Conte comme un tout entier ; ou un état de joie immarrie à l'intérieur du Temps et dans un « lieu » qui serait en quelque sorte une continuation linéaire et historique de notre monde, ou « Arda Marrie ». Ils semblent souvent avoir laissé entendre les deux. « Arda Immarrie » n'exista pas réellement, mais resta [à l'état de] en pensée – Arda sans Melkor, ou plutôt sans les effets de son tournant vers le mal ; mais elle est la source dont dérivent toutes les idées d'ordre et de perfection. « Arda Guérie » est donc ainsi à la fois la complétion du « Conte d'Arda » qui a pris en compte tous les faits de Melkor, mais qui doit être vue comme bonne, selon la parole d'Ilúvatar ; et aussi un état de redressement et de bénédiction au-delà des « cercles du monde ».)15

Le mal est fissipare. Mais lui-même stérile. Melkor ne pouvait pas « engendrer », ni avoir d'épouse (bien qu'il ait tenté de violer Arien, c'était pour la détruire et la « souiller16 », pas pour engendrer une descendance flamboyante). À partir des discordances de la Musique – càd non directement issues d'aucun des thèmes,17 qu'il soient d'Eru ou de Melkor, mais de la dissonnance de l'un envers l'autre – des choses maléfiques apparurent en Arda, qui ne sortaient d'aucun plan direct, ni d'aucune vision de Melkor : ils n'étaient pas « ses enfants » ; et donc, puisque tout mal hait, ils le haïssaient aussi. La progéniture des choses était corrompue. D'où les Orques ? Une partie de l'idée elfique-humaine est tombée à l'eau. Bien qu'en ce qui concerne les Orques, les Eldar croyaient que Morgoth les avait vraiment « élevés » en capturant des Hommes (et des Elfes) très tôt et en augmentant au plus haut point les tendances corrompues qu'ils possédaient.

En dépit de son côté inachevé (dû soit à la perte de la conclusion de la forme développée de l'essai, soit à son abandon, cf. note 6), il s'agit là du texte le plus détaillé qu'écrivit mon père sur la façon dont il était venu à « interpréter », dans ses dernières années, la nature du Mal dans sa mythologie ; on ne retrouve nulle part ailleurs un autre exposé comparable sur la nature de Morgoth, son déclin, et sa corruption d'Arda, et la distinction entre Morgoth et Sauron : « la totalité de la Terre du Milieu était l'Anneau de Morgoth ».

Placer avec quelque certitude cet essai dans la séquence des autres écrits « philosophiques » ou « théologiques » donnés dans ce livre paraît difficilement possible, bien que « Fionwë fils de Manwë », p. 399 (au lieu de « Ëonwë héraut de Manwë ») suggère peut-être qu'il se place parmi les premiers écrits (voir pp. 151-2). On y retrouve une ressemblance marquée avec le ton que mon père employait dans les nombreuses lettres qu'il écrivit à la fin des années 1950, et de fait, il me semble très possible que la correspondance qui suivit la publication du Seigneur des Anneaux ait joué un rôle significatif dans le développement de son examen des « images et événements » de la mythologie.18


Notes :

* [note de bas de page de Tolkien] Si on imposait de telles choses à son attention, cela l'énervait et il les détestait, venant d'autres esprits que le sien.

** [note de Tolkien insérée entre crochets dans le texte] Melkor ne pouvait évidemment pas « annihiler » quoi que ce soit de matériel, il ne pouvait que ruiner ou détruire ou corrompre les formes données à la matière par d'autres esprits dans leurs activités subcréatrices.

*** [note de bas de page de Tolkien, sans indication ou référence dans le texte] Pour cela il en vint lui-même à craindre la « mort » - la destruction de la forme corporelle qu'il assumait – par-dessus tout, et à chercher à éviter toute sorte de blessure de sa propre forme.

+ [note de bas de page de Tolkien] Mais sa capacité à corrompre d'autres esprits, et même les engager à son service, était un reste du fait que son désir originel pour « l'ordre » envisageait réellement le bien-être, en particulier physique, de ses « sujets ».

++ [note de Tolkien dans la marge] Tous les esprits rationnels directement dérivés d'Eru sont « égaux » – en ordre et en statut –, bien que pas nécessairement « contemporains » ou de pouvoir originel semblable.

1 Ragnarök : « le Destin des Dieux » (vieux norrois) : cf. IX.286.

2 Hroa : ainsi écrit ici et à sa seconde occurrence (ainsi que dans le texte A), pas hröa comme partout ailleurs, où il désigne le corps d'un être incarné. Le terme utilisé pour « matière physique » dans Lois et Coutumes était hrón, plus tard changé en orma (p. 218 et note 26) ; dans le Commentaire sur l'Athrabeth et dans le « Glossaire » de noms le terme est erma (pp. 338, 349).

3 Au sujet de cette expression, voir p. 271.

4 Une condamnation ouverte des Valar, exprimée avec force, pour la Dissimulation de Valinor, se trouve dans l'histoire qui porte ce nom dans Le Livre des Contes Perdus (I.208-209), mais disparaît dans les versions ultérieures. À ce sujet, je notais (I.223) qu'il « ne reste aucun vestige dans Le Silmarillion du conseil tumultueux, aucune suggestion d'un désaccord entre les Valar, avec Manwë, Varda, et Ulmo désapprouvant activement l'œuvre engagée et s'en tenant à distance », et je commentais :
    Il est très curieux d'observer qu'ici l'action des Valar prit sa source essentiellement d'une indolence mêlée de crainte. La conception ancienne que se fit mon père des Dieux fainéants n'apparaît nulle part plus clairement. Il maintint de surcroît, et tout à fait explicitement, que leur refus de mener immédiatement une guerre contre Melko fut une grave erreur, qui les diminua et qui fut (il semblerait) irréparable. Dans ses écrits ultérieurs la Dissimulation de Valinor demeura, il est vrai, mais uniquement comme un fait de l'Antiquité mythologique : il n'y a pas un murmure quant à sa condamnation.
Les derniers mots font référence au texte narratif du véritable Silmarillion. La désapprobation d'Ulmo réapparaît ici, et est une preuve supplémentaire de son isolation dans les conseils des Valar (voir p. 253 et note 11) ; cf. ses mots à Tuor à Vinyamar (après lui avoir parlé, entre autres, de « la disparition du Royaume Bienheureux », bien que ce qu'il ait dit n'est pas mentionné) : « C'est pourquoi, bien qu'en ces temps obscurs je paraisse agir contre la volonté de mes frères, les Seigneurs de l'Ouest, c'est là mon rôle parmi eux, lequel me fut assigné avant la création du Monde. » (Contes et Légendes inachevés, p. 29)

5 pleasaunce (= pleasance) : un « jardin des plaisirs » [NdTr : traduit ici par « villégiature »). Mon père utilisa le mot à plusieurs reprises dans Le Livre des Contes Perdus (cf. I.275, pleasance), par exemple pour parler des jardins de Lórien.

6 Ici, mon père écrivit par la suite sur le manuscrit : « Voir la version courte originale sur le Déclin des Elfes (et des Hommes) ». Voir p. 394. Cela semble une indication claire du fait que B ne fut jamais achevé, ou que s'il le fut, sa conclusion fut rapidement perdue.

7 Voir la déclaration à ce sujet dans le court texte I, p. 370.

8 Puisque ce passage est introduit pour justifier la Dissimulation de Valinor, le sens de l'argument semble être que l'histoire de la Terre du Milieu dans les derniers siècles du Premier Âge n'aurait pas pu avoir lieu si Valinor était resté ouvert au retour des Noldor.

9 Ce qui était bien sûr déjà arrivé à Melkor longtemps auparavant, après le sac d'Utumno.

10 Cf. la conclusion du QS (V.332, §29) : « Mais Morgoth lui-même les Dieux poussèrent à travers la Porte de la Nuit dans le Vide Intemporel, au-delà des Murs du Monde ».

+++ [note de bas de page de Tolkien] Car les esprits des Hommes (et même des Elfes) tendaient à confondre le « Vide », en tant que conception de l'état de Non-existence, hors de la Création ou d'Eä, avec la conception de vastes espaces à l'intérieur d'Eä, en particulier ceux supposés entourer l'insulaire « Royaume d'Arda » (que nous appellerions probablement Système solaire).

11 Après que la page eut été écrite, ce qui suit fut ajouté en marge :
    S'ils ne plongent pas en dessous d'un certain niveau. Puisqu'aucun fëa ne peut être annihilé, réduit à zéro ou à la non-existence, ce qui est entendu n'est pas clair. Ainsi on disait de Sauron qu'il était tombé en-dessous du point de récupération, bien qu'il ait récupéré auparavant. Ce qu'il faut entendre est probablement qu'un esprit « corrompu » devient concentré sur un désir ou une ambition donnés, et s'il est incapable de se repentir, ce désir devient virtuellement tout ce qu'il est. Mais le désir peut entièrement dépasser l'état de faiblesse dans lequel il est tombé, et il sera donc incapable de détacher son attention de ce désir inaccessible, même pour s'occuper de lui-même. Il restera donc à jamais dans le désir ou le souvenir d'un désir impuissant.

12 Une référence à la légende de la défaite de Sauron face à Lúthien et Huan sur l'île de Tol-in-Gaurhoth, où Beren était emprisonné (Le Silmarillion, pp. 174-5).

13 Cf. Lettres n°181 (1956) : « Dans ce monde mythologique, les Elfes et les Hommes sont, dans leurs formes incarnées, de la même famille, mais représentent, dans la relation de leurs « esprits » avec le monde temporel, des « expériences » différentes, chacune possédant sa propre orientation naturelle, et sa faiblesse. Les Elfes représentent, pour ainsi dire, les aspects artistiques, esthétiques et purement scientifiques de la nature humaine élevés à un plus haut degré qu'on ne les trouve chez l'Homme. »

14 Dans le texte FM 2 de « Finwë et Míriel » (p. 254, note de bas de page), « Arda Marrie » est Arda Hastaina. À chacune de ses deux occurrences, Arda Envinyanta fut d'abord écrit Arda Vincarna.

15 À propos de ce passage entre parenthèses, voir en particulier la note (iii) à la fin de Lois et Coutumes (p. 251) ; aussi pp. 245, 254 (note de bas de page), 318.

16 distain [NdTr : traduit ici par « souiller » : verbe archaïque signifiant « tacher », « décolorer », « salir ».

17 Les Trois Thèmes d'Ilúvatar dans la Musique des Ainur sont ici traités comme un seul thème, par opposition au « thème » discordant de Melkor.

18 Dans une lettre de juin 1957 (Lettres n°200), il écrivait : « Je suis désolé si tout ceci semble ennuyeux et « pompeux ». Mais c'est le cas de toutes les tentatives d'« explication » des images et des événements mythologiques. Les histoires viennent en premier, naturellement. Mais j'imagine que c'est une sorte de test de la cohérence d'une mythologie en tant que telle, si une forme d'explication rationnelle ou rationnalisée est possible. »
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MessagePosté le: 10 Sep 2006 22:22     Sujet du message: Répondre en citant

VIII


Dans la dernière phrase de la version originelle et courte du Texte VII (p. 406), mon père écrivit que les Eldar croyaient que Morgoth avait produit les Orcs "en capturant des Hommes (et des Elfes) très tôt" (i.e. dans les premiers jours de leur existence). Ceci indique que ses vues sur le sujet avaient changé depuis les Annales d'Aman. Pour la théorie de l'origine des Orcs telle qu'elle existait, au regard des écrits dans les narrations,1 à cette époque, voir AAm § 42-5 (pp. 72-74, et commentaire p. 78), et § 127 (pp. 109-10, et commentaire pp. 123-4). Dans la forme finale de AAm (p. 74), "ceci est tenu pour vrai par les sages d'Eressëa" :
    tous ceux des Quendi qui tombèrent dans les mains de Melkor, avant qu'Utumno ne fût détruit, furent jetés en prison, et par de lents artifices de cruauté et de méchanceté, furent corrompus et asservis. Ainsi Melkor produisit-il l'hideuse race des Orkor par envie et moquerie des Eldar, dont ils devinrent par après les ennemis les plus acharnés. Car les Orkor avaient la vie et se multipliaient à la manière des Enfants d'Ilúvatar; et nulle chose ayant une vie propre, ni une semblance de vie propre, ne pouvait être créée par Melkor depuis sa rébellion lors de l'Ainulindalë avant le Commencement : ainsi disent les sages.
Sur le tapuscrit d'AAm, mon père écrivit à côté du récit de l'origine des Orcs : "À modifier. Les Orcs ne sont pas elfes" (p. 80).

Le présent texte, intitulé "Orcs", est un court essai (plus une trace écrite de la "réflexion avec le crayon") trouvé dans la même petite collection rassemblée dans un journal de 1959 que les textes III et VI. Comme eux, il fut écrit sur des papiers de Merton College de 1955; et comme le texte VI, il se réfère à "Finrod et Andreth" (voir pp. 385 [III], 390 [VI]).



Orcs


Leur nature et leur origine requièrent plus de réflexion. Ils ne sont pas aisés à intégrer dans la théorie et dans le système.

(1) Comme le montre le cas d'Aulë et des Nains, seul Eru peut produire des créatures dotées de volontés indépendantes, et de pouvoirs de raisonnement. Mais les Orcs semblent avoir les deux : ils peuvent essayer de tromper Morgoth / Sauron, se rebeller contre lui, ou le critiquer.

(2) ? Par conséquent, ils doivent être des corruptions de quelque chose de préexistant.

(3) Mais les Hommes n'étaient pas encore apparus, alors que les Orcs existaient déjà. Aulë fabriqua les Nains à partir de son souvenir de la Musique; mais Eru n'autoriserait pas l'œuvre de Melkor de telle sorte que l'indépendance des Orcs serait permise. (À moins que les Orcs ne soient guérissables à la fin, ou ne puissent être amendés et "sauvés" ?)

Il paraît également clair (voir "Finrod et Andreth") que, bien que Melkor puisse en fin de compte corrompre et conduire des individus à leur perte, il ne soit pas possible de considérer la perversion absolue par son fait de tout un peuple, ou groupe de peuple, et le fait qu'il puisse rendre cet état héréditaire.2 [Ajouté plus tard : ce dernier cas doit (si c'est un fait) être un acte d'Eru.]

Dans ce cas, les Elfes, en tant que source, sont assez improbables. Et les Orcs sont-ils "immortels", dans le sens elfe ? Ou les Trolls ? Il semble clairement sous-entendu dans Le Seigneur des Anneaux que les Trolls existaient de leur propre droit, mais furent "remaniés" par Melkor.3

(4) Qu'en est-il des animaux et des oiseaux parlant dotés de la faculté de raisonner et du langage ? Ils ont été plutôt légèrement adoptés de mythologies moins "sérieuses", mais jouent un rôle qui ne peut plus être excisé maintenant. Ils sont certainement des "exceptions" et sont peu utilisés, mais suffisamment pour montrer qu'ils sont un aspect reconnu du monde. Toutes les autres créatures les acceptent comme naturelles si pas communes.

Mais les vraies créatures "rationnelles", "des gens parlant", sont toutes de forme humaine / "humanoïde". Seuls les Valar et les Maiar sont des intelligences qui peuvent prendre les formes d'Arda à volonté. Huan et Sorontar* peuvent être Maiar - émissaires de Manwë.4 Mais malheureusement, dans Le Seigneur des Anneaux, Gwaehir et Landroval sont dits être des descendants de Sorontar.5

En tout cas, serait-il faisable ou possible que même les moindres des Maiar deviennent des Orcs ? Oui : à la fois hors et en Arda, avant la chute d'Utumno. Melkor avait corrompu de nombreux esprits - certains grands, comme Sauron, d'autres moins, comme les Balrogs. Les moindres pourraient avoir été les premiers (et beaucoup plus puissants et dangereux) Orcs; mais en pratiquant la procréation en étant incarnés, ils seraient devenus (cf. Melian) de plus en plus liés à la Terre, incapables de retourner à l'état spirituel (même sous la forme d'un démon), avant d'être libérés par la mort (en étant tués), et ils auraient diminué en force. Quand ils seraient libérés, ils seraient évidemment, comme Sauron, "damnés" : c'est-à-dire réduits à l'impuissance, infiniment rétrogrades : haïssant toujours mais incapables de plus en plus de rendre cette haine physiquement effective (ou l'état d'un Orc très diminué et mort ne serait-il pas un poltergeist ?).

Mais à nouveau - Eru fournirait-il des fëar à de telles créatures ? Pour les Aigles etc. peut-être. Mais pas pour les Orcs.6

Il semble cependant mieux de voir le pouvoir corrupteur de Melkor comme commençant toujours, au moins, au niveau moral ou théologique. Toute créature qui le prenait pour seigneur (et spécialement celles qui l'appelaient de manière blasphématoire Père ou Créateur) devenait vite corrompue en chaque part de son être, la fëa entraînant la hröa dans sa descente au Morgothisme : haine et destruction. En ce qui concerne les Elfes étant "immortels" : ils avaient en fait uniquement des vies énormément longues, et se lassaient physiquement, et souffraient un lent et progressif affaiblissement de leurs corps.

En résumé : je pense qu'il doit être présumé que "parler" n'est pas nécessairement le signe de la possession d'une "âme rationnelle" ou fëa.7 Les Orcs étaient des animaux de forme humanisée (pour moquer les Hommes et les Elfes) délibérément pervertie / convertie en une ressemblance plus proche des Hommes. Leur "parler" n'étaient rien d'autre que du "débitage" d'"enregistrements" installés en eux par Melkor. Même leurs mots critiques de rébellion - il les connaissait. Melkor leur enseigna la parole et comme ils se multipliaient, ils en héritèrent; et ils avaient juste autant d'indépendance qu'en ont, disons, les chiens ou les chevaux par rapport à leurs maîtres humains. Ce parler était largement un écho (cf. perroquets). Dans Le Seigneur des Anneaux, Sauron est dit avoir créé une langue pour eux.8

Le même genre de chose peut être dit de Húan et des Aigles : ils apprirent le langage des Valar, et furent élevés à un niveau supérieur - mais ils n'avaient toujours pas de fëa.

Mais Finrod est probablement allé trop loin avec son assertion que Melkor ne pouvait pas complètement corrompre une œuvre d'Eru, ou qu'Eru interfèrerait (nécessairement) pour éliminer la corruption, ou arrêter l'existence de Ses propres créatures parce qu'elles auraient été corrompues et seraient tombées dans le mal.9

Il reste dès lors terriblement possible qu'il y ait eu du sang elfe dans les Orcs.10 Ces derniers pourraient même avoir été accouplés avec des animaux (stérile !) - et plus tard avec des Hommes. Leur espérance de vie aurait été diminuée. Et en mourant, ils seraient allés en Mandos et y seraient restés emprisonnés jusqu'à la Fin.

Le texte se termine ici, mais mon père ajouta plus tard le passage suivant. Les mots par lesquels il commence font référence au texte VI, Melkor Morgoth (p. 390).

Voir "Melkor". Il y sera vu que les volontés des Orcs et des Balrogs etc. sont une partie du pouvoir "dispersé" de Melkor. Leurs esprits sont de haine. Mais la haine est non coopérative (sauf sous peur directe). D'où les rébellions, mutineries, etc. quand Morgoth semble lointain. Les Orcs sont des animaux et les Balrogs des Maiar corrompus. Aussi (n.b.), Morgoth, et non Sauron, est la source des volontés des Orcs. Sauron est simplement un autre (peut-être plus grand) agent. Les Orcs peuvent se rebeller contre lui sans perdre leur propre allégeance irrémédiable au mal (Morgoth). Aulë voulait de l'amour. Mais bien sûr il ne pensait pas à disperser son pouvoir. Seul Eru peut donner l'amour et l'indépendance. Si un subcréateur fini le tente, il veut réellement une obédience absolue et aimante, mais cela tourne en servitude de robot et devient mauvais.

Notes :

1 Dans une longue lettre à Peter Hastings de septembre 1954, qui ne fut pas envoyée (Lettres n° 153), mon père écrivit ce qui suit sur la question de savoir si les Orcs "pouvaient avoir des 'âmes' ou des 'esprits'" :
    ... dans la mesure où dans mon mythe, en tout cas, je n'envisage pas la fabrication des âmes ou des esprits, qui sont du même ordre (sinon du même pouvoir) que les Valar, comme une "délégation" possible, j'ai du moins présenté les Orcs comme des êtres réels qui existaient déjà et sur lesquels le Seigneur Ténébreux a exercé tout son pouvoir afin de les remodeler et de les corrompre, mais qu'il n'a pas fabriqués ... Il pourrait tout aussi bien y avoir d'autres "choses fabriquées" qui seraient plus des sortes de marionnettes remplies (seulement à distance) par l'esprit et la volonté de celui qui les a fabriquées, ou agissant à la manière de fourmis sous la direction d'une reine.
Auparavant dans cette lettre, il avait cité les mots de Frodo à Sam dans le chapitre "La Tour de Cirith Ungol" : "L'Ombre qui les a produits peut seulement imiter, elle ne peut fabriquer de choses vraiment nouvelles, qui lui soient propres. Je ne crois pas qu'elle ait donné naissance aux Orcs; elle n'a fait que les abîmer et les dénaturer"; et il continuait : "Les légendes des Jours Anciens suggèrent que le Diabolus a subjugué et corrompu certains des premiers Elfes ...". Il disait aussi que les Orcs "sont par essence un peuple de créatures 'rationnelles incarnées'".

2 Dans l'Athrabeth (p. 312), Finrod déclarait :
    Mais jamais même dans la nuit n'avons-nous cru qu'il pouvait s'imposer aux Enfants d'Eru. Celui-ci, il pourrait l'induire en erreur, ou celui-là le corrompre; mais changer le destin de tout un peuple des Enfants, les dépouiller de leur héritage : s'il peut faire ça malgré Eru, alors de loin plus grand et plus terrible est-il que nous ne l'avions deviné...
3 Dans Le Seigneur des Anneaux, Appendice F (I), il est dit des Trolls :
    Lorsqu'ils émergèrent, dans le lointain crépuscule des Jours Anciens, c'étaient des créatures obtuses et lourdaudes, qui n'avaient guère plus de capacité à s'exprimer que des bêtes brutes. Mais Sauron les eut bientôt asservis à ses desseins, et il leur apprit le peu qu'ils étaient aptes à apprendre, affûtant leur esprit par la pratique du Mal.
Dans la longue lettre de septembre 1954 citée dans la note 1, il écrivit à leur sujet :
    J'en suis moins sûr, en ce qui concerne les Trolls. Je pense qu'il s'agit de simples "contrefaçons", d'où le fait (même si je n'utilise ici, bien sûr, que des éléments de vieux mythes barbares, qui n'avaient pas de métaphysique "consciente") qu'ils redeviennent de simples figures de pierre à la lumière. Mais à côté de ces Trolls de pierre plutôt ridicules, bien que brutaux, il existe d'autres sortes de Trolls, pour lesquels d'autres origines sont suggérées. Bien sûr ... lorsque vous faites parler des Trolls, vous leur donnez un pouvoir, qui dans notre monde (probablement) connote le fait de posséder une "âme".
* [NdTr : Thorondor.]

4 Voir p. 138 [NdTr : Annales d'Aman, commentaire final sur le §169]. - Au bas de la page comprenant le court texte V (p. 389), mon père nota ce qui suit, et qui n'a aucune connexion avec le texte [NdTr : V] : "Les choses vivantes en Aman. Tout comme les Valar se vêtaient comme les Enfants, beaucoup de Maiar revêtaient la forme de choses vivantes moindres, comme les arbres, les fleurs, les animaux. (Huan.)"

5 "Vinrent Gwaihir le Seigneur des Vents et son frere Landroval, les plus grands des Aigles du Nord, les plus puissants des descendants du vieux Thorondor" ("Le Champ de Cormallen", dans Le Retour du Roi).

6 À cet endroit commence une note "Critique de (1) (2) (3) ci-dessus" (i.e. les points introductifs de ce texte, p. 409), qui se réfère obscurément à la "dernière bataille et chute de Barad-dûr etc." dans Le Seigneur des Anneaux. Au vu de ce qui suit, mon père pensait probablement à ce passage dans le chapitre "La Montagne du Destin" :
    "Son esprit se libéra de toute sa politique et de ses trames de peur et de perfidie, de tous ses stratagèmes et de ses guerres, un frémissement parcourut tout son royaume, ses esclaves fléchirent, ses armées s'arrêtèrent, et ses capitaines, soudain sans direction, hésitèrent et désespérèrent. Car ils étaient oubliés."
La note continue :
    "Ils avaient peu ou pas de volonté s'ils n'étaient pas réellement 'sujets de l'attention' de l'esprit de Sauron. Leurs tromperies et rébellions sont-elles du même niveau que celles possibles chez des animaux comme les chiens etc. ?"
7 Cf. la fin du passage cité de la lettre de 1954 en note 3.

8 Appendice F (I) : "on dit que le Noir Parler fut élaboré par Sauron durant les Temps obscurs".

9 Voir la citation de l'Athrabeth en note 2. Finrod n'affirmait pas en fait la dernière partie de l'opinion qui lui fut ici attribuée.

10 L'assertion que "il reste dès lors terriblement possible qu'il y ait eu du sang elfe dans les Orcs" semble simplement contredire ce qui a été dit à propos d'eux, n'étant rien de plus que des "animaux parlants", sans avancer de nouvelles considérations. Dans le passage ajouté à la fin du texte, l'affirmation que "les Orcs sont des animaux" est répétée.
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Dior

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MessagePosté le: 11 Sep 2006 9:31     Sujet du message: Répondre en citant

IX


Ceci est une autre note assez séparée sur l'origine des Orcs, écrite rapidement au crayon, sans aucune indication de date.

Ceci suggère - bien que ce ne soit pas explicite - que les "Orcs" étaient d'origine elfe. Leur origine est plus clairement traitée ailleurs. Un point seulement est certain : Melkor ne pouvait pas "créer" de "créatures" vivantes ayant des volontés indépendantes.

Il (et tous les "esprits" des "Premiers Créés", chacun à leur mesure) pouvait revêtir une forme corporelle; et il (et eux) pouvait dominer les esprits d'autres créatures, y compris les Elfes et les Hommes, par force, crainte, ou tromperie, ou par pure magnificence.

Les Elfes, dès leurs premiers instants, inventèrent et utilisèrent un mot ou des mots avec une base (o)rok pour signifier tout ce qui causait de la crainte et / ou de l'horreur. Cela aurait été originellement appliqué à des "fantômes" (des esprits revêtant des formes visibles) comme à toute créature existant indépendamment. Son application (dans toutes les langues elfes) spécifique aux créatures appelées Orks - ainsi devrai-je l’écrire dans le Silmarillion - fut plus tardive.

Comme Melkor ne pouvait "créer" une espèce indépendante, mais avait d'immenses pouvoirs de corruption et d'altération de ceux qui tombaient sous sa coupe, il est probable que ces Orks avaient une origine mixte. La plupart d'entre eux étaient clairement (et biologiquement) des corruptions d'Elfes (et probablement aussi d'Hommes plus tard). Mais parmi eux, il avait toujours dû y avoir (en tant que serviteurs et espions spéciaux de Melkor, et en tant que meneurs) de nombreux esprits mineurs corrompus qui revêtaient des formes corporelles similaires. (Ceux-là montreraient des caractères terrifiants et démoniaques.)

Les Elfes auraient classés les créatures appelées "trolls" (dans The Hobbit et The Lord of the Rings) comme des Orcs - en caractère et en origine - mais ils étaient plus grands et plus lents. Il semblerait évident qu'ils étaient des corruptions de types humains primitifs.

Au bas de la page, [Tolkien] écrivit : "Voir Le Seigneur des Anneaux Appendice p. 410"; il s'agit du passage dans l'Appendice F au sujet des Trolls.

Il semble possible que ses mots d'ouverture, dans cette note, "Ceci suggère - bien que ce ne soit pas explicite - que les 'Orcs' étaient d'origine elfe" se réfère en fait au texte précédent, VIII, où il écrivit d'abord que "les Elfes, en tant que source, sont assez improbables", mais conclut par après que "il reste dès lors terriblement possible qu'il y ait eu du sang elfe dans les Orcs". Mais si c'est le cas, les mots "leur origine est plus clairement traitée ailleurs" doivent se référer à quelque chose d'autre.

Il affirme à présent expressément sa vision précédente (voir p. 408 et note 1) selon laquelle les Orcs étaient à l'origine des Elfes corrompus, mais observe que "par après", certains étaient probablement issus d'Hommes. En disant cela (comme le suggèrent le dernier paragraphe et la référence au Seigneur des Anneaux Appendice F), il semble avoir pensé aux Trolls, et spécialement aux Olog-hai, les grands Trolls qui apparaissent à la fin du Troisième Âge (comme mentionné dans l'Appendice F) : "Que ce fût Sauron qui en eût développé l'immonde race, nul n'en doutait, mais à partir de quelle souche, on l'ignorait. Selon certains, ce n'étaient pas des Trolls, mais des Orcs géants ; pourtant les Olog-hai étaient, de corps et d'esprit, d'espèce tout autre que les plus grands individus de race orque - que d'ailleurs ils surpassaient et par la taille et par la force brute."

La conception selon laquelle, parmi les Orcs, "il avait toujours dû y avoir de nombreux esprits mineurs corrompus qui revêtaient des formes corporelles similaires" apparaît aussi dans le texte VIII (p. 410) : "Melkor avait corrompu de nombreux esprits - certains grands, comme Sauron, d'autres moins, comme les Balrogs. Les moindres pourraient avoir été les premiers (et beaucoup plus puissants et dangereux) Orcs".
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Nowhere Man

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MessagePosté le: 11 Sep 2006 14:57     Sujet du message: Répondre en citant

X



Voici un texte d'une nature tout à fait différente : un essai très abouti sur l'origine des Orques. Il est nécessaire de développer quelque peu l'historique de ce texte.

Il existe une œuvre essentielle, que j'espère pouvoir publier dans l'Histoire de la Terre du Milieu, qui s'intitule Essekenta Eldarinwa ou Quendi et Eldar. Elle se présente sous la forme d'un tapuscrit clair issu de la dernière machine à écrire de mon père, à la fois en copie originale et en carbone. Les deux copies sont précédées d'une page manuscrite décrivant le contenu du texte :
    Investigation sur les origines des noms elfes pour les Elfes et leurs variétés de clans et de divisions : avec des appendices sur leurs noms pour les autres Incarnés : Hommes, Nains et Orcs, et sur leur analyse de leur propre langue, le quenya : avec une note sur la 'Langue des Valar'.
Avec les appendices, Quendi et Eldar atteint presque cinquante pages tapuscrites ; ce travail, hautement finalisé et très lucide, est du plus grand intérêt.

À l'une des pages de titre, mon père ajouta ceci :
    À laquelle est jointe un résumé de l'Ósanwe-kenta ou "Communication de la Pensée" que Pengolodh plaça à la fin de son Lammas ou "Exposé des Langues".
Il s'agit là d'un texte séparé de huit pages tapuscrites, paginées séparément, mais placées avec les deux copies de Quendi et Eldar. De plus, il s'y trouve un tapuscrit supplémentaire de quatre pages, auquel il n'est pas fait référence dans les pages de titre, et qui était lui aussi joint aux deux copies de Quendi et Eldar. Il s'intitule Orques, et c'est le texte qui est reproduit ici.

Les trois éléments sont d'apparence semblable, mais Orques se distingue des deux autres en ce qu'il n'a aucune portée linguistique : en me basant sur ce point, j'ai trouvé légitime de l'extraire et de le publier dans ce livre, au côté des autres textes sur l'origine des Orques que sont les textes VIII et IX.

En ce qui concerne la date de l'ensemble, l'une des copies est conservée dans un journal plié, daté de mars 1960, sur lequel mon père écrivit : "'Quendi et Eldar' avec Appendices". En-dessous se trouve une brève liste des Appendices, écrite d'un seul jet, qui comprend et l'Ósanwe et l'Origine des Orques (de même sur la couverture de l'autre copie de l'ensemble Quendi et Eldar). Tout le matériel existait donc déjà lorsque mon père utilisa le journal pour cet usage ; et bien que, comme dans d'autres cas semblables, cela ne puisse fournir un terminus ad quem certain, il semble n'y avoir aucune raison de douter que ce travail date de 1959-1960 (voir p. 304 [- Athrabeth]).

L'Appendice C à Quendi et Eldar, "Noms elfes des Orques", traite principalement d'étymologie, mais il débute par ce passage :


Ici n'est pas l'endroit pour débattre de l'origine des Orques. Ils furent élevés par Melkor, et leur élevage fut la plus affreuse et la plus lamentable de ses œuvres en Arda, mais non la plus terrible. Selon sa malveillance, ils étaient de toute évidence censés être une moquerie des Enfants d'Ilúvatar, totalement soumis à sa volonté et nourris d'une haine inextinguible pour les Elfes et les Hommes.

Les Orques des guerres qui s'ensuivirent, après l'évasion de Melkor-Morgoth et son retour en Terre du Milieu, n'étaient ni des esprits ni des fantômes, mais des créatures vivantes, capables de parler et, dans une moindre mesure, dotées de talents et capables de s'organiser, ou du moins aptes à apprendre de telles choses de créatures supérieures ou de leur Maître. Ils se multipliaient rapidement lorsqu'on les laissait en paix. Il est improbable, comme le montrerait une étude de leur origine première, que les Quendi aient rencontré des Orques de cette sorte avant qu'Oromë ne les découvre et que les Eldar et les Avari ne se séparent.

Mais on sait que Melkor avait découvert les Quendi avant que les Valar ne lui déclarent la guerre, et la joie des Elfes en Terre du Milieu avait déjà été entachée par l'ombre de la peur. Des formes terrifiantes avaient commencé à hanter les abords de leurs demeures, et certains d'entre eux s'évanouissaient dans les ténèbres, et d'eux on n'entendait plus parler. Certaines de ces choses étaient peut-être des fantômes et des illusions ; mais d'autres étaient sans aucun doute des formes prises par les serviteurs de Melkor, moquant et dégradant les formes mêmes des Enfants. Car Melkor avait à son service de nombreux Maiar, qui avaient le pouvoir, tout comme leur maître, de prendre des formes visibles et tangibles en Arda.

Mon père fut sans doute amené, à partir des mots "Il est improbable, comme le montrerait une étude de leur origine première, que les Quendi aient rencontré des Orques de cette sorte avant qu'Oromë ne les découvre", à écrire cette "considération" qui suit. Nous verrons qu'un passage de cette déclaration initiale fut réemployé.


Orques


L'origine des Orques est sujette à débat. Certains les ont appelés Melkorohíni, les Enfants de Melkor ; mais les plus sages disent : non, les esclaves de Melkor, mais pas ses enfants ; car Melkor n'eut pas d'enfant.1 Néanmoins, c'est par sa méchanceté que les Orques naquirent, et pour lui, ils étaient clairement censés être une moquerie des Enfants d'Eru, élevés pour être totalement soumis à sa volonté et pleins d'une haine inextinguible pour les Elfes et les Hommes.

Maintenant, les Orques des guerres qui s'ensuivirent, après l'évasion de Melkor-Morgoth et son retour en Terre du Milieu, n'étaient pas des "esprits" ni des fantômes, mais des créatures vivantes, capables de parler et, dans une moindre mesure, dotées de talents et capables de s'organiser ; ou du moins aptes à apprendre de telles choses de créatures supérieures et de leur Maître. Ils se multipliaient rapidement lorsqu'on les laissait en paix. D'après tout ce qu'on peut glaner des légendes qui nous viennent de nos premiers jours,2 il semblerait que les Quendi n'aient encore jamais rencontré d'Orques de telle sorte avant la venue d'Oromë à Cuiviénen.

Ceux qui croient que les Orques furent conçus à partir d'une race d'Hommes capturés et pervertis par Melkor affirment qu'il est impossible que les Quendi aient pu connaître les Orques avant la Séparation et le départ des Eldar. En effet, bien que la date de l'éveil des Hommes ne soit pas connue, même les calculs des savants qui le placent le plus tôt ne le datent pas de longtemps avant le début de la Grande Marche,3 et il y eut probablement trop peu de temps entre ces deux événements pour permettre la corruption d'Hommes en Orques. D'un autre côté, il est clair que, peu après son retour, Morgoth avait à sa disposition un grand nombre de ces créatures, avec lesquelles il commença bientôt à attaquer les Elfes. Le temps qui s'écoula entre son retour et ces premiers assauts était encore plus insuffisant pour permettre l'élevage des Orques et leur transfert vers l'ouest.

Cette vision de l'origine des Orques rencontre donc des problèmes de chronologie. Mais bien que les Hommes puissent trouver quelque réconfort en cela, cette théorie reste néanmoins la plus probable. Elle s'accorde à tout ce qui est su de Melkor, et de la nature et du comportement des Orques - et des Hommes. Melkor était incapable de produire une seule chose vivante, mais il était passé maître dans l'art de corrompre les choses qui n'étaient pas issues de lui, s'il pouvait les dominer. Mais s'il avait effectivement tenté de créer des créatures par lui-même, pour imiter ou moquer les Incarnés, il n'aurait réussi qu'à créer des marionnettes, tout comme Aulë : ses créatures n'auraient agi que lorsque sa volonté aurait été tournée vers elles, et elles n'auraient refusé aucun ordre venant de lui, même s'il leur avait demandé de s'autodétruire.

Mais les Orques n'étaient pas de cette sorte. Ils étaient assurément dominés par leur Maître, mais cette domination était celle de la peur, et ils étaient conscients de cette peur et le détestaient. Ils étaient si corrompus qu'ils étaient sans pitié, et il n'y avait aucun acte cruel ou mauvais qu'ils n'eussent pas commis ; mais il s'agissait de la corruption d'esprits indépendants, et ils prenaient plaisir à agir ainsi. Ils étaient capables d'agir par eux-mêmes, commettant des actes mauvais qui ne leur avaient pas été commandés, pour leur propre plaisir ; de même, si Morgoth et ses agents se trouvaient loin, ils pouvaient négliger ses ordres. Ils se battaient parfois [> Ils se détestaient mutuellement et se battaient souvent] entre eux, au détriment des plans de Morgoth.

De plus, les Orques continuèrent à vivre, à se reproduire et à mener leurs entreprises de destruction et de pillage après la chute de Morgoth. Ils possédaient aussi d'autres caractéristiques des Incarnés. Ils avaient des langues qui leur étaient propres, et parlaient diverses langues entre eux selon les différences d'élevage discernables entre eux. Ils avaient besoin de manger et de boire, et de se reposer, bien qu'ils fussent nombreux, grâce à leur entraînement, à être aussi endurants que les Nains. Ils pouvaient être tués et étaient sujets aux maladies ; mais sans compter ces maux, ils mouraient et n'étaient pas immortels, même à la façon des Quendi ; ils semblent même avoir eu une espérance de vie plus brève que celle des Hommes de haute race, tels les Edain.

Ce dernier point n'était pas bien compris dans les Jours Anciens. Car Morgoth avait de nombreux serviteurs, desquels les plus anciens et les plus puissants étaient immortels, car ils étaient originellement des Maiar ; et ces esprits maléfiques pouvaient, comme leur Maître, endosser des formes visibles. Ceux dont le rôle était de diriger les Orques prenaient souvent des formes orquines, bien qu'ils fussent plus grands et plus terribles.4 Ainsi les histoires parlent-elles de Grands Orques ou de capitaines-Orques qui n'étaient pas tués, et qui reparaissaient au combat après un nombre d'années excédant de loin la durée de vies humaines.*5

Pour finir, un dernier point d'importance, bien qu'horrible à relater. Avec le temps, il devint clair que des Hommes pouvaient, sous la domination de Morgoth ou de ses agents, être réduits en quelques générations à un niveau à peine supérieur à celui des Orques, tant dans l'esprit que dans les actes. Il aurait alors été possible de les faire se croiser avec des Orques, donnant naissance à de nouvelles espèces, souvent plus grandes et plus rusées. Il ne fait aucun doute que bien plus tard, au Troisième Âge, Saruman ait redécouvert cela, ou l’ait appris de la tradition, et que sa convoitise du pouvoir l'ait poussé à commettre son acte le plus abjetct : le croisement d’Orques et d'Hommes, qui donna des Orques-hommes puissants et rusés, et des Hommes-orques traîtres et vils.

Mais avant même que ce maléfice de Morgoth ne fut suspecté, les Sages des Jours Anciens professèrent toujours que les Orques n'avaient pas été "fabriqués" par Melkor, et n'étaient donc pas mauvais à l’origine. Ils pouvaient être devenus irrécupérables (du moins pour les Elfes et les Hommes), mais ils restaient dans le cadre de la Loi. Autrement dit, étant les doigts de la main de Morgoth, ils doivent être combattus avec la plus grande rigueur, mais ils ne doivent pas être traités selon leurs propres façons cruelles et traîtresses. Les prisonniers ne doivent pas être torturés, pas même pour leur arracher des informations pour défendre les demeures des Elfes et des Hommes. Si un Orque se rendait et demandait la clémence, elle devait lui être accordée, même à n'importe quel prix.** Tel était l'enseignement des Sages, bien que dans l'horreur de la Guerre il ne fut pas toujours respecté.

Il est bien entendu vrai que Morgoth maintenait les Orques dans un terrible asservissement ; car leur corruption leur avait ôté presque toute possibilité de résister à la domination de sa volonté. Sa pression sur eux finit par devenir telle avant la chute d’Angband que s'il tournait sa pensée vers eux, ils avaient conscience de son "œil", où qu'ils se trouvent ; et lorsque Morgoth fut finalement chassé hors d'Arda, les Orques qui survécurent dans l’Ouest se dispersèrent, sans chef et presque sans intelligence, et ils furent longtemps sans contrôle ni but.

Cette servitude à une volonté centrale, qui réduisait les Orques à une vie proche de celle d'une fourmi, fut visible de façon encore plus évidente durant les Second et Troisième Âges, sous la tyrannie de Sauron, premier lieutenant de Morgoth. Sauron réussit à posséder un contrôle encore plus absolu sur ses Orques que Morgoth ne l'avait pu. Il opérait bien sûr à une échelle réduite, et n'avait aucun ennemi de l’envergure des puissants Noldor des Jours Anciens. Mais il avait aussi hérité de cette époque des difficultés, telle la diversité des Orques dans l'élevage et la langue, et les querelles entre eux ; tandis que dans de nombreux lieux en Terre du Milieu, après la chute du Thangorodrim et la dissimulation de Sauron, les Orques au sortir de leur impuissance avaient établi de minables royaumes, reprenant goût à l'indépendance.

Néanmoins, Sauron arriva à tous les unir dans une haine irraisonnée des Elfes et des Hommes qui s'associaient à eux ; tandis que les Orques de ses propres armées étaient tellement soumis à sa volonté qu'ils se seraient sacrifiés sans hésitation s'il le leur avait ordonné.*** Et il se montra également encore plus habile que son Maître dans la corruption des Hommes qui se trouvaient loin de l'influence des Sages, les réduisant à un état de vassalité dans lequel ils marchaient avec les Orques, rivalisant avec eux dans les domaines de la cruauté et de la destruction.

Il est donc probable qu'il nous faille regarder vers Sauron pour résoudre le problème de la chronologie. Bien que son pouvoir natif ait été immensément moindre que celui de son Maître, il resta moins corrompu, plus calme et plus calculateur. Du moins dans les Jours Anciens, et avant qu'il soit privé de son maître et ne tombe dans la folie en voulant l'imiter, tentant de devenir lui-même le Seigneur suprême de la Terre du Milieu. Tant que Morgoth fut là, Sauron ne chercha pas à dominer par lui-même, mais travailla pour un autre, désirant le triomphe de Melkor, qu'il avait adoré à l’origine. Il était donc capable, et souvent, d'achever des actes conçus à l’origine par Melkor, que son maître n'acheva pas (ou ne put achever) dans la hâte furieuse de sa méchanceté.

Nous devons donc supposer que l'idée d'élever les Orques vint de Melkor, pas tellement - du moins au début - pour posséder un grand nombre de serviteurs ou de soldats pour l'infanterie de ses guerres destructives, mais bien pour souiller les Enfants et moquer de façon blasphématoire les plans d'Eru. Les détails de cet acte abject furent cependant laissés majoritairement à la subtilité de Sauron. Dans ce cas, la conception en esprit des Orques date peut-être de loin dans la nuit des pensées de Melkor, bien que leur élevage de fait ait dû attendre l'éveil des Hommes.

Lorsque Melkor fut capturé, Sauron s'échappa et se cacha sur la Terre du Milieu ; et on peut donc aisément comprendre comment l'élevage des Orques, qui avait sans doute déjà commencé, s'accéléra durant l’âge durant lequel les Noldor vécurent en Aman ; pour que lorsqu'ils reviennent en Terre du Milieu, ils la trouvent déjà infestée par ce fléau, pour tourmenter tous ceux qui y vivaient, Elfes ou Hommes ou Nains. Ce fut également Sauron qui répara secrètement Angband pour l’utilité de son Maître lorsqu'il revint ;6 et là les sombres endroits souterrains étaient déjà peuplés par des hordes d'Orques avant que Melkor ne revienne finalement, en tant que Morgoth, le Noir Ennemi, et ne les envoie détruire tout ce qui était beau. Et bien qu'Angband soit tombée et Morgoth retiré du monde, ils viennent toujours des endroits obscurs dans la noirceur de leurs cœurs, et la terre se flétrit sous leurs pieds impitoyables.

Il peut donc sembler que tel était donc le dernier point de vue de mon père à ce sujet : les Orques étaient issus d'Hommes, et si "la conception en esprit des Orques date peut-être de loin dans la nuit des pensées de Melkor", ce fut Sauron qui, durant les âges de la captivité de Melkor en Aman, créa les noires armées qui étaient à la disposition de son Maître lorsqu'il revint.

Mais, comme toujours, ce n'est pas si simple. Une copie du tapuscrit est accompagnée de quelques pages manuscrites pour lesquelles mon père utilisa le verso blanc de feuilles fournies par les éditeurs, datées du 10 novembre 1969. Ces feuilles comportent deux notes sur l’essai "Orques" : l'une, traitant de l'orthographe du mot orque, est donnée p. 422. L'autre est une note qui part d'un point abordé dans l'essai qui n'est pas indiqué, mais qui est de toute évidence le passage de la p. 417 qui traite de la nature de marionnette inévitable de créatures créées par l'une des grandes Puissances : la note était censée se trouver en relation avec les mots "Mais les Orques n'étaient pas de cette sorte".


Les orks, il est vrai, semblent parfois avoir été réduits à une condition très similaire, bien qu'il reste une différence profonde et concrète. Ces orks qui vécurent longtemps sous l'attention immédiate de sa volonté - garnisons de ses forteresses ou éléments de ses armées entraînés dans des buts particuliers - agiraient comme des troupeaux, obéissant instantanément comme s'ils n'avaient qu'un seul esprit à ses ordres, même s’il leur avait ordonné de sacrifier leurs vies à son service. Et on put observer, lorsque Morgoth fut finalement vaincu et expulsé, ces orks qui avaient été si absorbés s'égailler impuissamment, sans désir de fuir ni de combattre, et bientôt mourir ou s’entretuer.

D'autres créatures originellement indépendantes, comme les Hommes (mais pas les Elfes, ni les Nains), pouvaient être également réduites à une telle condition. Mais ces "marionnettes", sans vie ni volonté indépendante, auraient simplement cessé de bouger ou de faire quoi que ce soit lorsque la volonté de leur créateur était ramenée à zéro. Dans tous les cas, le nombre d’orks ainsi "absorbés" ne forma jamais qu’une petite partie d'entre eux. Les tenir dans une servitude absolue demandait une grande dépense de volonté. Bien que très important à l’origine, le pouvoir de Morgoth était fini ; et ce fut sa dépense sur les orks, et encore plus sur les autres créatures bien plus puissantes à son service, qui finit par dissiper suffisamment ses pouvoirs spirituels pour rendre le renversement de Morgoth possible. Ainsi la plus grande partie des orks, bien que sous les ordres et sous l'ombre de leur peur de lui, n’étaient que les objets intermittents de ses pensées, et lorsque cela leur était ôté, ils redevenaient indépendants et devenaient conscience de leur haine de lui et de sa tyrannie. Alors ils pouvaient négliger ses ordres, ou s'engager dans

Le texte s’achève alors brutalement. Mais ce qui est curieux est qu'une ébauche rapide du second paragraphe de cette note (écrite sur le même papier, portant la même date) débute ainsi :

Mais les Hommes pouvaient, et peuvent encore, être réduits à une telle condition. Des "marionnettes" auraient simplement cessé de se mouvoir ou de "vivre" lorsqu'elles n'étaient pas mises en mouvement par la volonté directe de leur créateur. Dans tous les cas, bien que le nombre d'orks soumis au pouvoir de Morgoth semble avoir été très important, et ce même après son retour de captivité, ceux qui étaient "absorbés" ne formèrent jamais qu'une petite partie du total.

Les mots que j'ai placés en italique démentent une conception essentielle de l'essai.

Le texte de l'autre note est le suivant :



Orcs


Cette orthographe est issue du vieil anglais. Le mot semblait en lui-même très adapté aux créatures que j’avais en tête. Mais le sens de l'orc vieil anglais, pour autant qu'il soit connu, n'est pas adapté.7 L'orthographe de ce qui a dû être, dans la situation linguistique plus organisée qui s'ensuivit, la forme en langue commune d'un mot ou d'un groupe de mots similaires devrait être ork. Ne serait-ce que pour les difficultés de l'orthographe en anglais moderne : un adjectif orc+ish devient nécessaire, et orcish n'ira pas.8 Dans les publications futures, j'utiliserai ork.

Dans le texte IX (la brève note dans laquelle mon père déclarait que la théorie d'une origine elfique était certaine), il écrivit le mot Orks, et dit "ainsi devrai-je l'écrire dans le Silmarillion". Dans cet essai, de toute évidence plus tardif que le texte IX, il est écrit Orcs, mais à cette époque, en 1969 ou plus tard, il déclara à nouveau qu'il fallait que ce soit orks.

Notes :

1 Voir le texte VII, p. 406. Sur une copie du texte, mon père écrivit à côté de cette phrase les noms Erusēni, Melkorsēni.

2 "légendes qui nous viennent de nos premiers jours" : ceci prétend donc être un texte elfique. On parle par la suite de Sauron comme un être du passé ("Cette servitude à une volonté centrale [...] fut visible de façon encore plus évidente durant les Second et Troisième Âges, sous la tyrannie de Sauron", p. 419) ; mais selon la dernière phrase de l'essai, les Orques sont une peste qui afflige toujours le monde.

3 La date de l'Éveil des Hommes est ici placée loin en arrière dans le temps ; cf. le texte II (p. 378), "La Marche des Eldar sous de grandes Pluies ? Les Hommes s'éveillent sur une Île au milieu des flots" ; "La venue des Hommes doit donc avoir lieu bien plus tôt" ; "Les Hommes doivent s'éveiller tandis que Melkor est encore en [Terre du Milieu] - à cause de leur Chute. Donc à un moment donné au cours de la Grande Marche" (voir p. 385 note 14). Dans la chronologie des Annales d'Aman et des Annales Grises, la Grande Marche débuta en l'Année des Arbres 1105 (p. 82), et les principales compagnies des Eldar atteignirent les rives de la Grande Mer en 1125 ; les Hommes s'éveillèrent en Hildórien en l'année du premier lever du Soleil, qui était l'Année des Arbres 1500. Ainsi, si l’Éveil des Hommes est placé, même très tard, à l'époque de la Grande Marche des Eldar, cela le ramène plus de 3500 Années du Soleil en arrière. Voir p. 430 note 5.

4 Cf. texte IX, p. 414 : "Mais parmi eux [les Orques], il avait toujours dû y avoir (en tant que serviteurs et espions spéciaux de Melkor, et en tant que meneurs) de nombreux esprits mineurs corrompus qui revêtaient des formes corporelles similaires." ; voir également le texte VIII, p. 410.

* [Note de Tolkien] Boldog, par exemple, est un nom qui apparaît à plusieurs reprises dans les récits de la Guerre. Mais il est possible que Boldog n'ait pas été un nom de personne, mais soit un titre, soit le nom d’une sorte de créatures : les Maiar à forme d’Orques, qui ne cédaient en puissance qu’aux Balrogs seuls.

5 La note de bas de page qui nous dit que "Boldog, par exemple, est un nom qui apparaît à plusieurs reprises dans les récits de la Guerre", et n'était peut-être pas un nom de personne, est curieuse. Boldog apparaît à plusieurs reprises dans le Lai de Leithian comme étant le nom du capitaine-Orque qui mena une attaque sur Doriath (références dans l'Index aux Lais de Beleriand) ; il réapparaît dans le Quenta (IV.113), mais n'est plus mentionné par la suite. Je ne connais aucune autre référence à un Orque nommé Boldog.

** [Note de Tolkien] Peu d'Orques agirent jamais ainsi durant les Jours Anciens, et jamais un Orque n'aurait traité avec un Elfe. Car Morgoth avait au moins réussi à convaincre les Orques, et ce de façon irréfutable, que les Elfes étaient encore plus cruels qu'eux-mêmes, ne faisant des prisonniers que pour "s'amuser", ou pour les dévorer (ce que les Orques faisaient en cas de besoin).

*** [Note de Tolkien] Mais il restait un défaut inévitable dans son contrôle. Au royaume de la haine et de la peur, la plus puissante est la haine. Tous ses Orques se détestaient entre eux, et devaient être maintenus en guerre contre un quelconque "ennemi" pour ne pas s'entretuer.

6 Sur l'histoire ultérieure selon laquelle Angband fut bâtie par Melkor durant les temps anciens et fut commandée par Sauron, voir p. 156, §12. Il n'y a aucune référence à la réparation d'Angband en prévision du retour de Morgoth, et cf. le dernier développement narratif du Quenta Silmarillion sur l'histoire de son retour (p. 295, §14) : Morgoth et Ungoliant "s'approchaient des ruines d'Angband où se trouvait autrefois sa forteresse occidentale."

7 Voir p. 124 [NdTr : Annales d'Aman, commentaire sur le § 127].

8 "orcish n'ira pas" : parce qu'il se prononcerait "orsish". La langue orque était orthographiée Orkish dans la première édition du Seigneur des Anneaux.
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MessagePosté le: 11 Sep 2006 15:20     Sujet du message: Répondre en citant

XI


Ce dernier texte, intitulé Aman, est un manuscrit net écrit avec peu d'hésitation ou de corrections. Je le considérais comme un essai indépendant, et, doutant de l'endroit où le placer, l'avais laissé pour la fin; mais une fois ce livre achevé et préparé pour la publication, je réalisai qu'il présentait une proche parenté avec le manuscrit de l'Athrabeth Finrod ah Andreth.

Ce manuscrit commence par une section introductive (donnée dans la version tapuscrite que mon père rédigea par après, pp. 304-5) débutant par l'affirmation selon laquelle certains Hommes croyaient que leurs hröar n'avaient pas par nature une courte durée de vie, mais en avaient obtenu une par la malice de Melkor. Je n'avais pas remarqué le sens des quelques lignes en tête de cette première page de l'Athrabeth, que mon père biffa : ces lignes débutent avec les mots "la hröa, qui continuerait à vivre, corps sans intelligence, non seulement comme une bête sauvage mais comme un monstre", et se terminent par "la mort elle-même, en agonie ou en horreur, entrerait avec les Hommes en Aman même." Maintenant, ce passage est virtuellement identique à la conclusion du présent texte, dont la dernière page commence précisément au même point.

Il est par conséquent clair qu'Aman introduisait à l'origine l'Athrabeth, mais que mon père l'en sépara et en recopia le passage conclusif sur une feuille séparée. En même temps, il semble, il donna au reste (l'Athrabeth et son introduction) les titres De la Mort et des Enfants d'Eru, et du Marrissement des Hommes et La Conversation de Finrod et Andreth.1

Il aurait pu être préférable de placer Aman aux côtés de l'Athrabeth dans la partie IV; mais j'ai pensé qu'il n'était pas nécessaire à un stade aussi tardif de s'embarquer dans un bouleversement majeur de la structure du livre, et l'ai ainsi laissé séparé ici.



Aman


En Aman, tout était fort différent d'en Terre du Milieu. Tout ressemblait au mode de vie elfe, tout comme les Elfes semblaient plus proches des Valar et des Maiar que les Hommes.

En Aman, la durée de l'unité "année" était la même que celle des Quendi. Mais pour une raison différente. En Aman, cette durée avait été assignée par les Valar pour leurs propres desseins, et était reliée à ce processus qui pourrait être appelé le "Vieillissement d'Arda". Car Aman était en Arda et, par conséquent, à l'intérieur du Temps d'Arda (qui n'était pas éternelle, qu'elle fut Immarrie ou Marrie). Dès lors, Arda et toutes les choses qu'elle contient doivent vieillir, même si lentement, de leur début à leur fin. Ce vieillissement pouvait être perçu par les Valar sur cette portion de temps (proportionnelle à l'ensemble de la durée convenue de l'existence d'Arda) qu'ils appelaient une Année, mais pas sur une portion moindre.2

Mais en ce qui concerne les Valar eux-mêmes, et les Maiar aussi, à leur niveau, ils pouvaient vivre à la vitesse de pensée ou de mouvement qu'ils choisissaient ou désiraient.*

*Ils pouvaient reculer ou avancer dans le temps en pensée, et revenir si rapidement qu'ils ne semblaient pas avoir bougé pour ceux qui étaient en leur présence. Tout le passé, ils pouvaient le percevoir; mais étant à présent dans le Temps, ils ne pouvaient percevoir ou explorer le futur que dans la mesure où son cours leur avait été rendu clair durant la Musique, ou de par le fait que chacun d'entre eux était spécialement concerné par telle ou telle part des desseins d'Eru, étant Son agent ou subcréateur. Par cette méthode de perception, ils ne pouvaient prévoir aucun des actes des Enfants, Elfes et Hommes, dans la conception et l'introduction en Eä desquels absolument aucun des Valar ne joua un rôle; au sujet des Enfants, ils ne pouvaient déduire que des vraisemblances, de la même manière que les Enfants eux-mêmes, bien qu'au moyen d'une connaissance bien plus grande des faits et des événements contributifs du passé, et au moyen d'une intelligence et d'une sagesse bien plus grandes. Il restait pourtant toujours une incertitude au sujet des paroles et des actes des Elfes et des Hommes dans les Temps non encore dévoilés.3

L'unité, ou Année valienne, n'était donc pas, en Aman, liée aux rythmes de "croissance" des personnes ou des choses qui y vivaient. Le Temps en Aman était le temps réel, et pas seulement un mode de perception. Tout comme, disons, cent ans passaient en Terre du Milieu en tant que partie d'Arda, cent ans passaient en Aman, qui était aussi une partie d'Arda. Cependant, c'était le fait que le rythme de "croissance" elfe s'accordait à l'unité de temps valien**

** Ceci n'était pas du fait des Valar, même si ce n'était sans doute pas par hasard. C'est-à-dire qu'il se pourrait qu'Eru, en caractérisant la nature des Elfes et des Hommes et de leurs relations les uns aux autres et aux Valar, décida que la "croissance" des Elfes devrait s'accorder à la perception valienne du progrès ou du vieillissement d'Arda, de manière telle que les Elfes seraient capables de cohabiter avec les Valar et les Maiar. Étant donné que les Enfants apparurent dans la Musique, et aussi dans la Vision, les Valar connaissaient une partie ou même plus de la nature voulue des Elfes et des Hommes avant leur existence. Ils savaient certainement que les Elfes devraient être "immortels" ou d'une très grande longévité, et que les Hommes auraient une courte durée de vie. Mais ce fut probablement seulement durant le séjour d'Oromë parmi les pères des Quendi que les Valar découvrirent précisément quel était leur mode de vie au regard de l'écoulement du Temps.

qui rendit possible aux Valar d'emmener les Eldar résider en Aman. En une année valienne, les Eldar y résidant croissaient et se développaient de manière plus ou moins identique aux Hommes en une année en Terre du Milieu. En notant les événements en Aman, donc, nous pouvons, comme le faisaient les Eldar eux-mêmes, utiliser l'unité valienne,4 tout en n'oubliant pas qu'en une telle année, les Eldar vivaient une immense série de joies et d'accomplissements, que même les plus doués des Hommes ne pourraient accomplir en douze fois douze années mortelles.5 Toutefois, les Eldar "vieillissaient" à la même vitesse en Aman qu'ils l'avaient fait à leurs débuts en Terre du Milieu.

Mais les Eldar n'étaient pas natifs d'Aman, qui ne fut pas créé pour eux par les Valar. En Aman, avant leur venue, seuls résidaient les Valar et leur parenté moindre, les Maiar. Mais pour leurs plaisirs et usages, il y avait aussi en Aman une multitude de créatures, sans fëar, d'espèces différentes : animaux ou créatures mobiles, et plantes inébranlables. Là, croit-on, étaient les équivalents de toutes les créatures qui existent ou ont existé sur Terre,6 et d'autres aussi qui furent créées pour Aman seulement. Et chaque espèce a, comme sur Terre, sa propre nature et son propre rythme naturel de croissance.

Mais comme Aman fut créé pour les Valar, afin qu'ils puissent y trouver paix et joie, toutes ces créatures qui y furent transplantées ou élevées ou conçues afin d’y vivre reçurent un rythme de croissance tel qu’un an de la vie naturelle à leurs espèces sur Terre corresponde en Aman à une année valienne.

Pour les Eldar, c'était une source de joie. Car en Aman, le monde leur apparaissait comme il apparaît aux Hommes sur Terre, mais sans l'ombre de la mort bientôt à venir. Alors que pour eux, sur Terre, toutes les choses, en comparaison avec eux-mêmes, étaient fugaces, rapides à changer et à mourir ou à disparaître, en Aman, elles perduraient et ne décevaient pas si promptement l'amour par leur mortalité. Sur Terre, pendant qu'un enfant elfe ne faisait que grandir en un homme ou une femme, en quelques 3000 années, les forêts s'élèveraient et tomberaient, et tout le paysage d'une contrée changerait, tandis que les oiseaux et les fleurs innombrables naîtraient et mourraient années après années sous le soleil tournant.

Mais en dehors de tout ceci, Aman est aussi appelé le Royaume béni, et en ceci résidait la bénédiction : la santé et la joie. Car en Aman nulle créature ne souffrait de maladie ou de dérangement de sa nature; tout comme il n'y avait ni décadence ni vieillissement plus rapide que le lent vieillissement d'Arda elle-même. De telle sorte que toutes les choses arrivant enfin à maturité de forme et de vertu restaient en cet état, béatement, ne vieillissant et ne se lassant de leur vie et de leur existence pas plus vite que les Valar eux-mêmes. Et cette félicité était aussi accordée aux Eldar.

Sur Terre, les Quendi ne souffraient pas de maladie, et la santé de leurs corps était supportée par la puissance de leurs fëar à la grande longévité. Mais leurs corps, provenant de la matière d'Arda, n'étaient toutefois pas si endurants que leurs esprits; car la longévité des Quendi dérivait en premier lieu de leurs fëar, dont la nature ou "destinée" était de résider en Arda jusqu'à sa fin. Dès lors, après que la vitalité de la hröa était dépensée par l'achèvement d'une croissance complète, elle commençait à faiblir ou à s'épuiser. Pendant un moment, elle serait fortifiée et maintenue par sa fëa résidente, mais après, sa vitalité commencerait à refluer, et son désir de la vie physique et de la joie à en retirer disparaîtrait encore plus vite. Alors un Elfe commencerait (comme ils disent maintenant, car ces choses n'apparurent pas complètement dans les Jours anciens) à "disparaître", jusqu'à ce que sa fëa consume la hröa, au point qu'elle ne subsiste que dans l'amour et la mémoire de l'esprit qui l'habitait.

Mais en Aman, vu que sa bénédiction descendait sur les hröar des Eldar, comme sur tout autre corps, les hröar ne vieillissaient qu'au même rythme que les fëar, et les Eldar qui restèrent au Royaume béni perdurèrent en pleine maturité et en pleine puissance de corps et d'esprit joints pendant des Âges qui dépassent notre compréhension mortelle.


Aman et les Hommes mortels7


S'il en est ainsi en Aman, ou s'il en était ainsi avant le Changement du Monde, et que là les Eldar jouissaient de la santé et d’un bonheur perpétuel, que dirons-nous des Hommes? Aucun Homme n'a jamais posé le pied en Aman, ou du moins, aucun n'en est jamais revenu; car les Valar l'interdirent. Pourquoi ? Aux Númenóréens, ils dirent qu'ils agirent ainsi parce qu'Eru leur avait interdit d'admettre des Hommes au Royaume Béni; et ils déclarèrent aussi que les Hommes n'y seraient pas bénis (comme ils l'imaginaient) mais maudits, et qu'ils "s'y détruiraient comme des phalènes prises dans une lumière trop vive".

Au-delà de ces mots, nous ne pouvons que deviner. Et pourtant, nous pouvons considérer la question de la sorte. Les Valar ne se virent pas seulement interdire par Eru la tentative, ils ne pouvaient pas altérer la nature, ou la "destinée" fixée par Eru, d'aucun des Enfants, dans laquelle était incluse le rythme de leur croissance (par rapport à la durée totale d'Arda) et le degré de leur longévité. Même les Eldar, à cet égard, demeurèrent inchangés.

Supposons alors que les Valar aient aussi admis en Aman quelques Atani, et (de manière à ce que nous puissions considérer une vie entière d'Homme dans un tel état), que des enfants "mortels" y soient nés, tout comme les enfants des Eldar. Alors, même en Aman, un enfant mortel parviendrait à maturité en quelques vingt années du soleil, et sa longévité, la période de cohésion de la hröa et de la fëa, ne serait de pas plus que, disons, cent ans. Pas bien plus, même si son corps ne souffrait d'aucune maladie ou désordre en Aman, où de tels maux n'existent pas. (À moins que les Hommes n'aient apporté ces maux avec eux - et pourquoi ne le devraient-ils pas ? Même les Eldar ont emmené au Royaume Béni certaines souillures de l'Ombre sur Arda, sous laquelle ils s'éveillèrent.)

Mais en Aman, une telle créature serait une chose fugace, la plus rapide des bêtes à disparaître. Car sa vie entière ne durerait qu'un peu plus d'une demi-année, et tandis que les autres créatures vivantes ne lui paraîtraient que difficilement changer, et sembleraient inébranlables dans la vie et la joie avec l'espoir d'années brillantes sans fin, elle grandirait et disparaîtrait - tout comme sur Terre, l'herbe peut pousser au printemps et disparaître avant l'hiver. Alors elle s'emplirait d'envie, s'estimant victime d'une injustice, les grâces données aux autres choses lui étant déniées. Elle ne porterait pas d'estime à ce qu'elle aurait, mais, ressentant qu'elle serait l'une des moindres et des plus méprisées de toutes les créatures, elle en viendrait bientôt à mépriser son humanité et à haïr ceux qui seraient plus richement dotés. Elle n'échapperait pas à la peur et au chagrin de sa rapide mortalité, qui est son lot sur Terre, en Arda Marrie, mais en serait consumée insupportablement, jusqu'à la perte de toute joie.

Mais si d'aucuns devaient demander : pourquoi, en Aman, la bénédiction de la longévité ne lui serait-elle pas accordée, comme elle le fut aux Eldar ? On doit y répondre. Parce que cela a apporté de la joie aux Eldar, leur nature étant différente de celle des Hommes. La nature d'une fëa elfe était de perdurer jusqu'à la fin du monde, et une hröa elfe avait aussi une longue durée de vie par nature; de telle manière qu'une fëa elfe, découvrant que sa hröa perdurait avec elle, supportant sa résidence et persistant sans lassitude dans le bonheur corporel, voyait sa joie augmenter durablement. Certains des Eldar, en fait, doutent que nulle grâce spéciale ou bénédiction leur ait été accordée, excepté l'admission en Aman. Car ils considèrent que l'échec de leurs hröar de perdurer sans lassitude en vitalité aussi longtemps que leurs fëar - un processus qui ne fut pas observé avant les Âges ultérieurs - est causé par le Marrissement d'Arda, et vient de l'Ombre, et de la souillure de Melkor qui touche toute la substance (ou hröa)8 d'Arda, si pas celle de l'entièreté d'Eä. De telle sorte que tout ce qui s'était passé en Aman, c'était que cette faiblesse des hröar elfes ne se développait pas dans la santé d'Aman et la Lumière des Arbres.

Mais supposons que la "bénédiction d'Aman" soit aussi accordée aux Hommes.*** Qu’en serait-il ? Un grand bien leur serait-il fait ? Leurs corps atteindraient toujours rapidement leur taille adulte. En un septième d’une année [NdTr : valienne], un Homme pourrait naître et devenir mature, aussi rapidement qu’en Aman un oiseau éclorait et s’envolerait de son nid. Mais alors il ne disparaîtrait pas ni ne vieillirait, mais perdurerait en vigueur et dans la joie de la vie corporelle. Mais qu’en serait-il de la fëa d’un tel Homme ? Sa nature et sa “destinée” ne pourraient être changées, ni par la santé d’Aman ni par la volonté de Manwë lui-même. Car il en est (comme le considèrent les Eldar) de sa nature et de sa destinée sous la volonté d’Eru qu’elle ne puisse pas perdurer en Arda longtemps, mais qu’elle doive partir et s’en aller ailleurs, retournant peut-être directement à Eru pour un autre destin ou dessein qui réside au-delà de la connaissance ou des présuppositions des Eldar.

Bientôt alors la fëa et la hröa d’un Homme en Aman ne seraient plus unies ni en paix, mais seraient opposées, se causant une peine réciproque. La hröa étant toujours en pleine vigueur et joie de vivre, s’accrocherait à la fëa, dont le départ amènerait la mort; et contre la mort, elle se révolterait comme une grande bête en pleine vie fuirait le chasseur ou se retournerait sauvagement contre lui. Mais la fëa serait comme en prison, devenant même plus lasse de toutes les joies de la hröa, jusqu’à ce qu’elles lui répugnent, désirant de plus en plus être partie, jusqu’à ce que même ces choses à penser qu’elle reçoit via la hröa et ses sens perdent toute signification. L’Homme ne serait pas béni, mais maudit; et il maudirait les Valar et Aman et tout en Arda. Et il ne quitterait pas volontairement Aman, car cela signifierait une mort rapide, et il devrait en être éjecté avec violence. Mais s’il restait en Aman,9 à quoi arriverait-il, avant qu’Arda soit enfin complète et qu’il ne soit délivré ? Soit sa fëa serait complètement dominée par sa hröa, et il deviendrait plus un animal, bien que tourmenté de l’intérieur. Soit, si sa fëa est forte, elle quitterait la hröa. Alors l’une de ces deux choses adviendrait : soit cela s’accomplirait uniquement dans la haine, par la violence, et la hröa, en pleine vie, serait déchirée et mourrait en une agonie soudaine; soit la fëa, répugnée et sans pitié, déserterait la hröa, qui continuerait à vivre, corps sans intelligence, non seulement comme une bête sauvage mais comme un monstre, véritable œuvre de Melkor au milieu d’Aman, que les Valar eux-mêmes seraient contraints de détruire.

Maintenant ces choses ne sont que des vues de l’esprit, et des potentialités; car Eru et les Valar sous Lui n’ont pas autorisé les Hommes tels qu’ils sont10 à résider en Aman. Mais au moins peut-il être vu que les Hommes en Aman n’échapperaient pas à la peur de la mort, mais la connaîtraient à un plus grand degré et pour de longs âges. Et de plus, il semble probable que la mort elle-même, en agonie ou en horreur, entrerait avec les Hommes en Aman même.

À cet endroit, Aman, tel qu’originellement écrit (voir p. 424), continue avec les mots "À présent, certains Hommes croient que leurs hröar n’ont en effet pas, par nature, une courte espérance de vie ...", qui devint le début du passage introductif de l’Athrabeth (voir p. 304).

Notes :

1 Le numéro III et un nouveau titre Le Marrissement des Hommes (les autres titres subsistant) furent donnés à la seconde partie, tandis qu'Aman était numéroté II. Un écrit numéroté I est introuvable.

2 Il sera vu que, en conséquence de la transformation du "mythe cosmogonique", une conception totalement nouvelle de l'"Année valienne" fit son apparition. Le comput du Temps élaboré dans les Annales d'Aman (voir pp. 49-51, 59-60) était basé sur le "cycle" des Deux Arbres qui avait cesser d'exister en relation avec le mouvement diurne du Soleil, qui en était venu à apparaître - il y avait un "nouveau comput". Mais l'"Année valienne" est à présent, comme il semble, une "unité de perception" du passage du Temps d'Arda, dérivée de la capacité des Valar à percevoir en de tels intervalles le processus du vieillissement d'Arda, de son commencement à sa fin. Voir note 5.

3 Mon père écrivit ce passage ("Ils pouvaient reculer ou avancer dans le temps en pensée...") dans le corps du manuscrit en cet endroit, mais en petits caractères italiques, et j'ai conservé cette forme dans le texte imprimé; il en est de même avec le passage suivant qui interrompt le texte principal aux mots "l'unité de temps valien".

4 "nous pouvons ... utiliser l'unité valienne" : en d'autres mots, apparemment, la vieille structure des dates dans les chroniques d'Aman peut être conservée, bien que la signification de ces dates en des termes de la Terre du Milieu sera radicalement différente. Voir note 5.

5 Il y a maintenant un vaste décalage entre années valiennes et "années mortelles". Cf. aussi "sa vie entière ne durerait qu'un peu plus d'une demi-année" (p. 428), "En un septième d’une année, un Homme pourrait naître et devenir mature" (p. 429). Dans des notes non reproduites dans ce livre, dans lesquelles mon père calculait sur cette base le moment de l'Éveil des Hommes, il mentionna expressément que 144 Années du soleil = 1 Année valienne (en connexion avec ceci, voir l'Appendice D du Seigneur des Anneaux : "Il paraît clair que les Eldar en Terre du Milieu ... calculaient selon une périodicité plus longue, et que le mot quenya yén ... représentait en réalité 144 de nos années"). Plaçant l'événement "après ou à l'époque du sac d'Utumno, Année valienne 1100" (voir Annales d'Aman,] pp. 75, 80), un gigantesque laps de temps pouvait à présent être conçu entre l'"éveil" des Hommes et leur première apparition en Beleriand.

6 Pour cet usage de "Terre" en opposition à "Aman", très fréquent dans cet essai, voir p.282. [NdTr : Earth ("Terre") se comprend comme Middle-earth ("Terre du Milieu") et non comme Arda.]

7 Le sous-titre Aman et les Hommes mortels est un ajout ultérieur.

8 Sur cette utilisation du mot hröa, cf. le texte VII, p. 399 : "la hroa, la 'chair' ou matière physique d'Arda".

*** [Note de J.R.R. Tolkien] Ou (comme certains Hommes le pensent) que leurs hröar ne sont pas par nature de courte durée, mais qu'elles sont devenues telles de par la malice de Melkor en plus et par delà le Marrissement général d'Arda, et que cette blessure pourrait être guérie et défaite en Aman.

9 Ce passage, depuis "Et il ne quitterait pas volontairement Aman ..." est un ajout ultérieur. Tel que le texte fut écrit, il continuait à partir de "et tout en Arda" à "et à quoi arriverait-il ...".

10 Les mots "tels qu’ils sont" sont un ajout ultérieur de la même période que ceux relevés en notes 7 et 9.
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Dior

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MessagePosté le: 06 Jan 2007 21:12     Sujet du message: Répondre en citant

Ceci termine HoMe X.

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