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[Traduction - HoMe X] Le Quenta Silmarillion tardif

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Nowhere Man

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MessagePosté le: 28 Avr 2007 12:45     Sujet du message: Répondre en citant

DE L'ENTÉNÈBREMENT DE VALINOR


Le premier des deux tapuscrits tardifs (A) s'achève après quelques lignes de ce nouveau « sous-chapitre », suivant QT §55 presque mot pour mot ; et il s'achève exactement au même point que la réécriture QT de QS (voir p. 190 et note 8). Pour la suite du texte, nous avons donc d'un côté le texte de QS (§§55 – 59), avec les très rares révisions qui lui furent apportées lors de la révision de 1951, et d'un autre côté la version beaucoup plus tardive et développée que voici, qui n'existe en grande partie que dans le seul tapuscrit B. Il existe aussi une page tapuscrite isolée, intermédiaire entre A et B, qui s'étend un peu plus loin que A ; et des travaux extrêmement brouillons pour le chapitre dans sa forme tardive, dans leur majeure partie à peine lisibles.
La majeure partie de cette version finale de l'histoire de Melkor et Ungoliantë et de la destruction des Arbres se trouve si proche d'AAm qu'il serait possible, pour certaines parties du texte, de se contenter de renvoyer à AAm en notant les différences ; je donne néanmoins le texte en entier pour les raisons que voici. Tout d'abord, parce qu'en dépit de sa proximité à AAm, la légende subit également une transformation majeure ; et deuxièmement parce que la relation entre les deux traditions du Silmarillion et des Annales prend ici une nouvelle tournure, importante pour comprendre la nature du Silmarillion publié et sa justification. Il serait moins aisé de suivre ces intéressants développements si une partie du texte apparaissait comme composée simplement de notes se référant à un autre texte.


§55 Les Valar étaient réunis en conseil devant les portes de Valmar, s'inquiétant des ombres plus longues et plus noires, quand les messagers de Finwë se présentèrent. Aussitôt Oromë et Tulkas se levèrent et partirent en chasse mais d'autres messagers apportèrent des nouvelles d'Eldanor. Melkor s'était enfui par le Kalakiryan, et du sommet de Túna, les Elfes l'avaient vu passer comme un orage de haine et de colère. « Alors, dirent-ils, il se dirigea ensuite vers le nord, et nos parents d'Alqualondë nous ont dit avoir vu sur leur port son ombre qui courait vers Araman. »
Ainsi Melkor quitta Valinor et, pendant un temps, la lumière des Arbres fut de nouveau sans ombre et baigna le pays d'Aman ; mais comme un nuage lointain qu'un vent calme et glacé porte sans cesse plus haut, un doute maintenant venait marrir la joie des habitants d'Aman, la peur d'un mal inconnu qui pourrait un jour s'abattre sur eux.
§55a Quand Manwë sut la direction que Melkor avait prise, il lui parut évident que Melkor cherchait à regagner ses anciennes forteresses au nord de la Terre du Milieu, ce qui était d'ailleurs son choix le plus probable. Bien qu'il n'eussent que peu d'espoir d'y parvenir, Oromë et Tulkas avec nombre de gens de leurs peuples se précipitèrent vers le nord en espérant le dépasser ; mais ils ne trouvèrent nulle trace de ses pas, nul écho de son passage au-delà des rivages des Teleri, et des déserts inhabités qui mènent aux Glaces ils ne pouvaient recevoir aucune nouvelle, même des oiseaux. Ils finirent donc par s'en revenir, mais la garde fut doublée aux frontières nord d'Aman.
§55b Melkor s'attendait à cela même ; mais il avait d'autres choses à faire avant de revenir en Terre du Milieu, et avant que la chasse lui fût donnée, et avant même que les messagers n'arrivent à Valmar, il avait fait demi-tour et s'était glissé loin vers le sud. Car Melkor était tout de même un des Valar, et il pouvait toujours (quoique avec douleur) changer son apparence ou abandonner tout vêtement de chair, comme ses pairs ; bien qu'il dût bientôt perdre ce pouvoir à jamais.
§55c Toujours invisible, il atteignit la région autrefois appelée Avathar*, au pied du flanc oriental des Pelóri ; une terre étroite était-elle devenue, rongée par la Mer, et depuis longtemps abandonnée. Là, l'ombre était plus profonde et épaisse que nulle part ailleurs au monde. En Avathar, à l'insu de tous sauf Melkor, vivait Ungoliantë, et elle avait pris forme d'araignée, et était une tisseuse de sombres toiles. On ne sait d'où elle venait, bien que parmi les Eldar on disait qu'elle était descendue jadis des ténèbres extérieures à Arda quand Melkor avait jeté son premier regard d'envie sur la lumière du royaume de Manwë. Mais elle avait répudié son Maître, voulait rester libre de suivre ses propres désirs et d'amasser tout ce qui pouvait combler son vide. Vers le sud s'était-elle enfuie, évitant ainsi les assauts des Valar et des chasseurs d'Oromë dont la vigilance s'était toujours portée vers le nord, et le sud fut longtemps négligé. Depuis, elle rampait à la lisière du Royaume Béni, car elle avait soif de lumière tout en la haïssant.
§55d Elle vivait dans un ravin et tissait sa toile obscure dans une faille des montagnes. Elle suçait toute la lumière qu'elle pouvait recueillir et en agrandissait ses toiles de ténèbres. Mais elle était alors affamée, et grandement tourmentée, car tout ce qui vivait avait fui au loin, et ses propres toiles la coupaient de la lumière qui aurait pu venir en sa demeure, des passes dans les murs d'Aman ou des cieux au-dessus. Mais elle n'avait ni la force ni l'envie de s'en aller.
§56 Melkor vint la retrouver et il prit pour cela la forme qu'il avait choisie lorsqu'il était le tyran d'Utumno, celle d'un seigneur noir, immense et terrible, apparence qui fut la sienne à jamais. Et lorsque Ungoliantë le vit arriver elle prit peur, sachant la haine qu'il vouait à tous ceux qui tentaient de lui échapper. Elle se retrancha dans les profondeurs de son repaire, et tenta de se voiler dans une nouvelle ombre ; mais les ténèbres qu'elle tissait en sa famine n'étaient d'aucune défense contre les yeux de Melkor, seigneur d'Utumno et d'Angband.
§56a « Viens-t'en ! dit-il. Par trois fois stupide : en me quittant d'abord, en vivant ici avec le languir de fêtes insensées, et maintenant de te celer à moi, le Donneur de Dons, ton seul espoir ! Viens donc et vois ! Je t'ai apporté un avant-goût d'un plus grand butin à venir. » Mais Ungoliantë ne répondit point, se retranchant plus profondément dans les failles du roc. Alors la rage de Melkor s'éveilla, car il était pressé, ayant établi ses plans avec précision. « Sors d'ici ! Cria-t-il. J'ai besoin de toi et tu ne peux refuser. Tu me serviras, ou je t'enterrerai ici et sous la pierre noire tu te résorberas en néant. » Alors il brandit soudain dans ses mains deux joyaux brillants. Ils étaient verts, et dans cet endroit sans lumière ils réfléchissaient la terrible lumière de ses yeux, comme si quelque bête vorace y était venue chasser. Ainsi le grand Voleur put tromper le petit.
§56b Lentement Ungoliantë s'avança, mais comme elle approchait Melkor lui refusa le leurre. « Non, non, dit-il. Je ne t'ai pas apporté ces douceurs elfiques par amour ou par pitié ; elles doivent te fortifier, lorsque tu auras accepté d'obéir à mes ordres. » « Quels sont tes ordres, Maître ? » dit-elle, et ses yeux exultaient à la vue des joyaux.
§56c Et là, à l'ombre des ténèbres, à l'abri des regards même de Manwë là-haut sur son trône, Melkor dressa les plans de sa vengeance avec Ungoliantë. Mais lorsque Ungoliantë eut compris les intentions de Melkor, elle fut prise entre le désir et la peur. Elle n'oserait pas affronter les périls d'Aman, ou les pouvoirs des terrifiants Seigneurs, à moins d'une grande récompense ; car elle craignait les yeux de Manwë et Varda plus encore que la fureur de Melkor. Alors Melkor lui parla : « Fais ce que je t'ordonne, et si tu es toujours affamée à notre prochaine rencontre, alors, je le jure, je te donnerai ce que tu désires, quoi que ce puisse être. Oui, de mes deux mains ! » Il fit ce serment légèrement (comme il l'avait toujours fait), ne pensant guère le respecter ; car si elle accomplissait ses plans, il n'aurait aucun besoin, pensait-il, de l'apaiser, elle ou quiconque en Arda, grand ou petit.
§56d « Viens donc ! dit-il. Voici l'avant-goût ! » Et il lui donna les joyaux, pas seulement les deux premiers mais de nombreux autres qu'il avait volés en Valinor. Alors bientôt Ungoliantë grandit de nouveau et trouva de nouvelles forces. Elle tissa autour d'elle un manteau de ténèbres : une Lumière Noire où les choses semblaient disparaître, un vide qu'aucun regard ne pouvait transpercer. Puis, lentement, elle étendit ses toiles : fil après fil, faille après faille, de rocher saillant en pointe de pierre, toujours s'élevant, rampant et grimpant, jusqu'à atteindre enfin le sommet du Hyarmentir, le plus haut pic de cette région du monde, très au sud du grand Taniquetil. Les Valar ne surveillaient pas la région ; car l'ouest des Pelóri était un pays désert sous un éternel crépuscule, jusqu'aux forêts d'Oromë au nord ; et vers l'est les montagnes ne donnaient que sur les eaux pâles d'une Mer inexplorée, et sur Avathar oublié.
§57 Au sommet de la montagne, Ungoliantë se reposa un moment, et de ses yeux affaiblis par le labeur elle vit les étoiles étincelantes du dôme de Varda et la radiance de Valmar dans le lointain. Lentement ses yeux s'allumèrent et s'enflammèrent, et son envie crut jusqu'à dépasser sa peur. Elle commença à ramper vers le Royaume Béni.
§57a Melkor se tenait toujours dans les profondeurs obscures, l'esprit torturé entre un espoir maléfique et le doute ; mais lorsqu'il fut resté à considérer ses chances aussi longtemps que le temps le lui permettait, il se détourna et descendit sur la côte. Là il maudit la Mer, disant : « Bave d'Ulmo ! Je te conquerrai bientôt et te réduirai à une vase puante ! Oui, avant longtemps Ulmo et Ossë se dessècheront, et Uinen rampera comme un ver de terre à mes pieds ! » Sur ces mots, il quitta Avathar et s'en fut accomplir sa volonté.
§58 [voir AAm §§109 - 10] C'était une époque de fête et Melkor le savait bien. En Aman, saisons et marées étaient aux ordres des Valar, et il n'y avait point d'hiver mortel ; mais tout comme les Valar avaient alors plaisir à prendre, tel un costume, les formes des Enfants d'Ilúvatar**, de même ils mangeaient et buvaient et cueillaient les fruits de Yavanna, et partageaient la munificence de la Terre qu'ils avaient créée sous l'autorité d'Eru. Yavanna avait donc assigné à toutes les plantes de Valinor un temps pour la floraison et un temps pour la maturité : naissance, bourgeonnement, et ensemencement. Et après la venue des Enfants Premiers-nés, les Eldar, à ces moments ils donnaient des fêtes au cours desquelles tous les habitants d'Aman se réunissaient avec joie. La plus grande de ces fêtes avait lieu au moment de la première cueille des fruits, et elle se tenait sur le Taniquetil ; car Manwë décréta qu'à cette date tous devaient se réunir pour louer Eru Ilúvatar, et les gens de Valinor, Valar, Maiar et Eldar, donnaient libre cours à leur joie en chantant et en jouant de la musique.
§58a Ce jour était une fois de plus revenu, et Manwë annonça une fête plus glorieuse que toutes celles qui avaient eu lieu depuis la venue des Eldar en Aman. Car, si l'évasion de Melkor laissait prévoir des peines et des souffrances et si personne ne savait les dommages qu'Arda aurait à subir, avant qu'il ne soit dompté à nouveau, Manwë voulait alors unir tous ses sujets dans la joie de nouveau, guérissant ce qui n'allait pas, et les renforçant avec la bénédiction d'Eru pour conserver à jamais au cœur l'espoir d'Arda Immarrie. Il enjoignit à tous de venir, mais aux Noldor par-dessus tout ; car il espérait qu'ils mettraient de côté les griefs qui divisaient leurs seigneur, et oublieraient tous les mensonges de leur Ennemi. Il envoya donc un messager à Formenos dire : « Fëanor fils de Finwë, viens et ne rejette pas ma demande ! L'amour que je te porte n'a point disparu et tu seras honoré en ma demeure. »
§58b [voir AAm §111] Vinrent les Vanyar, puis les Noldor de Túna, et les Maiar se rassemblèrent, et les Valar revêtus en beauté et en majesté ; et ils chantèrent devant Manwë et Varda dans les salles du Taniquetil, ou jouèrent et dansèrent sur les pentes herbeuses de la Montagne qui donnaient à l'ouest sur les Arbres. Ce jour-là, les rues de Valmar étaient désertes, silencieuses les marches de Túna, et toute la plaine était paisible, comme endormie. Seuls les Teleri d'au-delà des montagnes continuaient de chanter sur les plages, car ils se préoccupaient peu des saisons et du temps, indifférents aux soucis du Roi d'Arda comme à l'ombre qui était tombée sur Valinor, car ils ne les avaient pas encore touchés.
§58c [voir AAm §112] Une chose seule vint marrir l'espoir de Manwë. Fëanor vint bel et bien, car il avait lu le message de Manwë comme un ordre ; mais Finwë ne vint pas et resta à Formenos, et avec lui étaient les fils de Fëanor. Car Finwë avait déclaré : « Tant que Fëanor, mon fils, restera banni de Túna, je ne serai pas roi et je ne reverrai pas mon peuple. » Et Fëanor ne vint pas en habit de fête, il ne portait aucun ornement, ni or, ni argent, ni pierre précieuse ; et il refusait la vue des Silmarils aux Valar comme aux Eldar et le gardait à Formenos, enfermés dans une salle aux murs de fer.
Néanmoins il rencontra Fingolfin devant le trône de Manwë et se réconcilia en paroles avec lui. Car Fingolfin lui tendit la main en disant : « Ce que j'ai promis, je le fais maintenant. Je te tiens quitte et ne me souviens d'aucun grief. »
Alors Fëanor prit sa main en silence ; mais Fingolfin dit : « Demi-frère de sang, mais vrai frère de cœur je serai. Tu conduiras et je suivirai. Puisse aucun autre malheur nous séparer. »
« Je t'entends, dit Fëanor. Qu'il en soit ainsi ! » Mais ils ignoraient le sens que ces mots allaient prendre.
§58d [voir AAm §113] On dit qu'au moment où Fëanor et Fingolfin se tenaient devant Manwë advint le Mélange des Lumières, et les deux arbres brillaient, et la ville silencieuse de Valmar étincelait d'argent et d'or. À ce moment même Ungoliantë se hâtait sur les plaines de Valinor, désormais poussée par la faim et la soif. Elle ne rampait plus, elle courait, comme l'ombre d'un nuage noir poussé par le vent qui flotte sur la terre ensoleillée. Et elle arriva à la Verte Colline de Corolairë, et sa Lumière Noire s'étendit jusqu'aux racines même des Arbres. Alors de son bec noir elle perça leur écorce, les blessant profondément ; et leurs sèves jaillirent et elle les but. Mais lorsque plus rien n'en sortit elle colla sa bouche aux blessures jusqu'à ce qu'ils fussent exsangues, et le poison de la Mort qui courait dans ses veines vint envahir leurs tissus et les dessécha tout entiers, racine, branche et feuille, et ils moururent. Et Ungoliantë avait encore soif ; et elle se jeta sur les grandes Fontaines de Varda et les assécha. À mesure qu'elle buvait, son corps exhalait des vapeurs noirâtres, et en leur sein elle enfla jusqu'à atteindre une forme plus énorme et hideuse qu'elle ne l'avait rêvé dans ses rêves les plus avides. Finalement, sachant que le temps lui était compté, elle s'enfuit vers le nord, vers le rendez-vous convenu avec Melkor, auquel il n'entendait pas se rendre.
§58e Il s'était tapi au-dehors, jusqu'à ce que la Lumière faiblissante lui annonce qu'Ungoliantë avait accompli son œuvre. Alors il s'en revint par le Kalakiryan, qui n'était plus désormais qu'un ravin sombre entre des murs d'ombre : Seigneur d'Utumno, une forme noire de haine, visitant les lieux de son humiliation avec la vengeance au cœur. Tout le pays chut bientôt d'un crépuscule gris à la nuit tandis que Melkor se tenait au milieu de l'Anneau du Destin et le maudissait ; et il profana le siège de jugement de Manwë et jeta bas les trônes des Valar.
§58f Alors il s'en fut vers sa seconde destination, qu'il avait gardée celée dans son esprit ; mais Ungoliantë s'en rendit compte, et faisant promptement demi-tour elle le devança sur son chemin. Melkor fut horrifié de la voir, monstrueuse, si avide et puissante qu'il ne pourrait la dominer sans aide. Il n'aurait pu lutter contre elle, même si le temps le lui avait permis ; et il ne pouvait fuir. Elle le prit dans sa Lumière Noire, et ils allèrent ensemble à l'endroit même du pays des Valar qu'il tenait à lui dissimuler.
§59 [voir AAm §114] Ainsi les grandes Ténèbres tombèrent sur Valinor. Ce qui arriva ce jour-là est longuement raconté dans l'Aldudénië*** qu'écrivit Elemmírë des Vanyar et que tous les Eldar connaissent. Pourtant, il n'est pas de chant ni de récit qui puisse rendre la douleur et la terreur qui s'abattirent alors sur le Royaume Béni. La Lumière disparut, mais les Ténèbres qui suivirent étaient plus encore qu'une absence de lumière. En cette heure les habitants d'Aman découvrirent la Lumière Noire, et elle semblait être non une absence, mais une chose en soi qui créée par le mal à partir de la Lumière avait le pouvoir de transpercer les yeux, d'entrer dans le cœur et l'esprit et d'étouffer toute volonté.
§59a [voir AAm §115] Du haut du Taniquetil, Varda baissa les yeux, et elle vit l'Ombre monter comme des tours maudites. Valmar disparut à la vue, et tout le pays plongea dans un océan de nuit. Le Taniquetil fut bientôt solitaire, dernière île d'un monde qui avait sombré. Les chants s'étaient tus. Valinor était muette et nul son ne s'entendait, sinon les gémissements lointains des Teleri, portés par le vent à travers la passe des montagnes comme le cri glacé des mouettes. Car à cette heure le froid venait de l'est et les grandes ombres de la Mer venaient s'amonceler contre les rivages escarpés.
§59b [voir AAm §116] Alors Manwë s'assit sur son haut trône au sommet de la montagne et il regarda, ses yeux perçant la nuit, jusqu'à ce qu'il voie au sein de l'ombre des Ténèbres qu'il ne pouvait pénétrer, énormes mais lointaines, qui se déplaçaient à grande vitesse vers le nord ; et il sut que Melkor était venu et était reparti. Alors les Valar commencèrent leur poursuite ; et bientôt la terre trembla sous les chevaux des troupes d'Oromë, et les flammes jaillies des sabots de Nahar furent la première lumière qui revint en Valinor. Mais lorsque la chevauchée furieuse des Valar atteignit le Nuage d'Ungoliant, tous furent aveuglés et désorientés, et les troupes furent dispersées et se perdirent. En vain Oromë souffla-t-il dans son cor, car la Valaróma était obstruée et aucun son n'en sortait. Tulkas était dans la nuit comme un homme pris au filet, impuissant et battant l'air en vain. Et lorsque le Nuage fut passé, il était trop tard. Melkor était allé où il voulait, et sa vengeance était accomplie.

* [note de bas de page] Les Ombres (en quenya ancien).

** [note de bas de page] Comme il est dit dans l'Ainulindalë. [La même référence à l'Ainulindalë (§25) est faite dans AAm §109.]

*** [note de bas de page] La Lamentation pour les Deux Arbres.

Commentaire


En laissant pour le moment de côté la remarquable modification de la narration qui apparaît dans ce « sous-chapitre » De l'enténèbrement de Valinor, la nouvelle version introduit de nombreux éléments manquants dans l'ancienne histoire, les plus importants étant l'origine d'Ungoliantë, le récit de la fête en Valinor, avec l'« investissement » des Valar dans les formes des Enfants d'Ilúvatar et leur participation à la célébration physique de la moisson, la volonté de Manwë de rétablir la concorde au sein des Noldor, le refus de Finwë de quitter Formenos tant que Fëanor sera banni de Tirion, et la réconciliation de Fëanor et Fingolfin devant le trône de Manwë. Mais tous ces éléments sont présents dans les Annales d'Aman, et en grande partie relatés de la même façon. De toute évidence, mon père avant AAm devant lui ; comme on l'a déjà vu (pp. 191 – 192), QT et AAm étaient très proches dans la première partie du chapitre 6 maintenant remplacé, et alors que QT s'interrompt au moment où Melkor part pour Arvalin, AAm se poursuit (§§105 – 116) dans le même style expansé, développant l'histoire ancienne tout en retenant la structure de la tradition du Quenta.
Cependant, dans cette version finale du Quenta, mon père revint aux Annales et les utilisa pour l'expansion ultérieure de l'autre « tradition », de plus en plus difficile à différencier. Schématiquement :



Il est très clair que dans la période qui précéda Le Seigneur des Anneaux, les Annales de Valinor et les Annales de Beleriand constituaient des entités distinctes, formant avec le Quenta Silmarillion une œuvre tripartite (voir IV.284) ; et une liste des parties constituant la Matière de la Terre du Milieu associée à la longue lettre à Milton Waldman (voir p. 3) montre qu'il en était toujours ainsi, du moins en théorie, en 1951.
Nous avons cependant vu combien proches étaient devenues les versions durant la révision de 1951 ; et maintenant, pendant la dernière phase de son travail sur les véritables textes narratifs, lorsque (comme je l'ai suggéré en p. 142) mon père envisageait une « ré-expansion » du tout, une nouvelle conception du Silmarillion, un mode de narration nouveau et bien plus complet, il tira des passages entiers dans les Annales presque sans aucun changement significatif. J'ai dit (en p. 192) que AAm et la réécriture (QT) de la première partie du chapitre 6, que je pense clairement contemporains, sont trop similaires dans tous leurs aspects, même si continuellement différents dans la formulation, pour être considérés comme le produit de deux traditions différentes, ni même comme le produit de deux « savants » différents ; mais la relation de la dernière version de la tradition du Silmarillion aux AAm sur lesquelles elle se base semble montrer que mon père avait désormais cessé de les considérer comme des travaux distincts. Il est possible (encore que rien d'autre ne le prouve) que s'il avait poursuivi cette dernière version, il aurait « cannibalisé » les Annales partout où bon lui semblerait, considérant ces dernières comme rien d'autre qu'un texte préparatoire pour la seule œuvre qui devait émerger : le Silmarillion.
Tournons-nous maintenant vers la principale différence avec l'ancienne légende, qui remonte au conte original, Le Vol de Melko et l'Assombrissement de Valinor (I.152 – 3) : Melkor n'était pas présent lors de la destruction des Arbres. Lorsque Ungoliantë escalade le Hyarmentir, il reste un moment près de sa toile ; il descend ensuite sur la côte et maudit la Mer ; se tapit derrière les Pelóri jusqu'à ce que les ténèbres tombent ; puis se hâte à travers la passe vers Valmar pour profaner l'Anneau du Destin. Pourquoi avoir fait cela ? Sûrement pas pour intégrer la scène où Melkor jette bas les trônes des Valar, car cela aurait pu être fait sans modifier l'histoire, ou du moins sans la modifier aussi radicalement. Je pense que ce changement fut fait parce que mon père trouvait inacceptable que Melkor ait pu se risquer à permettre à Ungoliantë de s'approcher des Silmarils. Dans la nouvelle histoire, le plan de Melkor était d'attendre qu'elle ait détruit les Arbres pour aller seul, dans les ténèbres, à Formenos. Le rendez-vous « convenu avec Melkor, auquel il n'entendait pas se rendre » (§58d) n'était pas à Formenos, « sa seconde destination, qu'il avait gardée celée dans son esprit » (§58f) ; ce pourquoi il est dit qu'Ungoliantë « [fit] promptement demi-tour » et le devança. Puis « ils allèrent ensemble à l'endroit même du pays des Valar qu'il tenait à lui dissimuler. »
D'autres détails du texte sont étudiés dans des paragraphes propres.

§§55, 55b Ici apparaît le fait qu'après que Melkor a été vu depuis la colline de Túna traverser le Kalakiryan, il s'est dirigé vers le nord le long de la côte d'Araman ; mais il s'agissait d'une feinte, et il fit demi-tour vers le sud en secret et entra en Avathar pour trouver Ungoliantë. (J'ai suggéré (I.157), peut-être avec trop d'optimisme, que le germe de ce mouvement vers le nord de Melkor se trouvait dans l'ancien Conte (I.145), où Melko « avait plutôt l'intention de filer au nord par les cols auprès de Mandos », mais changea d'avis au profit de ce mouvement. De fait, il n'y a trace d'une version intermédiaire ; mais des détails apparemment perdus depuis longtemps émergent bel et bien de nouveau.)
§55a « Melkor cherchait à regagner ses anciennes forteresses au nord de la Terre du Milieu » : i.e. Utumno et Angband. Voir p. 156, §12.
§55c Ici apparaît pour la première fois le nom Avathar, et le très ancien nom Arvalin finit par disparaître. Dans le court tapuscrit intermédiaire auquel j'ai fait référence en p. 282, le nom n'est pas Avathar mais Vastuman (tapé au-dessus d'Arvalin). Vastuman n'est pas traduit.
§56d Hyarmentir remplace le Hyarantar de AAm §107.
§57 « les étoiles étincelantes du dôme de Varda » : au sujet du Dôme de Varda, voir pp. 385 – 388.
§58d Corolairë : voir AAm §122 (pp. 107, 127). – Les Fontaines de Varda : voir p. 157, §17.
§59 L'Aldudénië d'Elemmírë est aussi nommé en AAm §114 (Elemírë, par la suite Elemmírë, p. 106).

Les déclarations selon lesquelles Melkor « pouvait toujours (quoique avec douleur) changer son apparence ou abandonner tout vêtement de chair », mais qu'au moment de sa rencontre avec Ungoliantë il apparut comme le Seigneur Noir d'Utumno, et ne changea plus jamais d'apparence par la suite (§55b, 56), sont entièrement nouvelles. Il est désormais explicitement le Maître d'Ungoliantë (§§56a, b) ; cf. AAm §106 : « Il se peut très bien [...] qu'elle fut au commencement l'une de ceux qu'il avait corrompus à son service. » Le texte est largement développé grâce au récit de sa persuasion d'Ungoliantë et la façon dont il l'appâta avec des gemmes volées en Valinor – lui donnant aussi assez de force pour oser agir : car la grande araignée était affaiblie par sa faim de lumière (§55d).
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Nowhere Man

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MessagePosté le: 28 Avr 2007 14:11     Sujet du message: Répondre en citant

LE DÉVELOPPEMENT TARDIF DU CHAPITRE 7



Le tapuscrit tardif B se poursuit après « Melkor était allé où il voulait, et sa vengeance était accomplie » à la fin du « sous-chapitre » De l'Enténèbrement de Valinor (p. 289), avec à peine un espace, mais mon père écrivit par la suite un titre [Sur] le Vol des Silmarils ; plus loin se trouve un titre tapuscrit Sur la Querelle des Voleurs.
Comme dans le précédent « sous-chapitre », dont la fin correspond à la fin de l'ancien chapitre 6 (QS chapitre 4), il se tourna de nouveau vers les Annales d'Aman, et dans ce cas-ci il adopta des parties substantielles de l'ancien texte de façon si étroite que le nouveau en est presque une copie exacte, avec seulement un mot ou deux changé çà et là (sur les implications de cet amalgame des deux « traditions », voir pp. 289 – 91). Mais il introduisit également un nouvel élément dans la narration : l'attaque de Melkor sur Formenos rapportée par Maedros (son nom est ainsi épelé ici : dans une correction tardive du chapitre 5 de QT Maedhros, p. 177, §41). Ce n'est qu'à partir de maintenant que les fils de Fëanor jouent un rôle dans l'histoire : voir p. 123, §122.
Je ne donne pas le texte là où il ne diffère guère de celui de AAm. La numérotation des paragraphes repart du début, étant donné qu'ils n'est pas intéressant de les associer à ceux de QS.


DU VOL DES SILMARILS


§1 Le temps était aveugle et sans mesure, mais au moment où les Arbres auraient dû être en fleur une nouvelle fois, les Valar revinrent à l'Anneau du Destin. Ils s'assirent au sol, car leurs trônes étaient profanés, et leur vêture était du noir du chagrin. De nombreuses gens s'étaient rassemblés autour d'eux, difficiles à voir ; car c'était la nuit. Mais les étoiles de Varda brillaient maintenant au-dessus des têtes, et l'air était pur. Les vents de Manwë avaient chassé au loin les vapeurs mortifères et rejeté les ombres de la Mer. Et Yavanna se leva et monta sur la Verte Colline, mais elle était maintenant nue et noire. Elle posa une main sur chaque Arbre, mais ils étaient morts et noirs ; et les branches qu'elle toucha tombèrent sans vie à ses pieds. Alors toutes les voix de la foule s'élevèrent pour se lamenter ; et il parut à ceux qui pleuraient qu'ils avaient bu jusqu'à la lie le calice de malheur que Melkor leur avait empli. Mais il n'en était rien.


§§2-3 Car Yavanna s'adressa aux Valar, disant... Ces paragraphes, dans lesquels demande est faite à Fëanor que la lumière des Silmarils soit libérée pour permettre de sauver les Arbres, sont presque identiques à ceux de AAm (§§118 – 119, p. 107), avec seulement quelques changements sans signfication, comme « Fëanor ne répondit rien » : « Fëanor ne répondit point ».
§§4-5 Mais alors Fëanor parla, et ses mots étaient amers... Ces paragraphes sont quasiment identiques à ceux de AAm (§§120 – 121), excepté la fin du §120 et le début du §121. Dans AAm, Fëanor déclara qu'il serait le premier à mourir « de tous les Enfants d'Eru », mais dans le tapuscrit d'AAm, après l'émergence de l'histoire de Míriel, mon père corrigea « je mourrai » en « je serai tué », et ce changement fut pris en compte ici. La forme de ce passage dans la nouvelle version a été donnée et étudiée en pp. 268 – 9.


§6 « Tu as parlé, dit Mandos. Le silence revint alors, et les pensées se figèrent. Mais après un moment Nienna se leva, et elle monta sur la Colline ; et elle rejeta sa capuche, ses yeux brillant comme des étoiles sous la pluie, car ses larmes coulaient, et elles lavèrent les souillures d'Ungoliantë. Et lorsqu'elle eut fini de pleurer elle chanta doucement, pleurant l'amertume du monde et les blessures du Marrissement d'Arda.
§7 Mais tandis même qu'elle se lamentait, on entendit le son de pieds courant dans la nuit. Alors les fils de Fëanor apparurent, traversant la foule. Ils fuyaient le Nord, et ils apportaient des nouvelles néfastes. Maedros parla pour eux. « Sang et ténèbres ! s'écria-t-il. Finwë le roi a été tué, et les Silmarils sont pris ! »
Alors Fëanor s'effondra et resta immobile comme s'il était mort, jusqu'à ce que le récit fut achevé.
§8 « Mon seigneur, dit Maedros à Manwë, c'était jour de fête, mais le chagrin du roi était lourd lors du départ de mon père, et un pressentiment le tenaillait. Il ne voulut point quitter la demeure. L'oisiveté et le silence nous pesaient, et nous allâmes chevaucher vers les Collines Vertes. Nos visages étaient tournés vers le nord, mais nous nous aperçûmes soudain que tout s'assombrissait. La Lumière faiblissait. Terrifiés, nous fîmes demi-tour et rentrâmes en hâte, voyant de grandes ombres s'élever devant nous. Mais alors même que nous approchions de Formenos, les ténèbres s'abattirent sur nous ; et en leur sein se trouvait une noirceur comme un nuage qui enveloppait la maison de Fëanor.
§9 « Nous entendîmes le son de grands coups. Du nuage, nous vîmes jaillir une soudaine langue de feu. Et soudain il y eut un grand cri perçant. Mais lorsque nous pressâmes nos chevaux, ils ruèrent et nous désarçonnèrent, et ils s'enfuirent dans la nature. Nous étions au sol, sans forces ; car soudain le nuage s'en vint, et nous restâmes aveugles un moment. Mais il nous dépassa et s'en fut vers le nord à grande vitesse. Melkor était là, nous n'en doutons point. Mais il n'était point seul ! Quelque autre pouvoir l'accompagnait, quelque mal imposant : simplement en passant, il nous priva de toute vue et de toute volonté.
§10 « Sang et ténèbres ! Lorsque nous pûmes bouger de nouveau, nous allâmes à la maison. Là nous trouvâmes le roi tué devant la porte. Sa tête avait été écrasée par une grande masse de fer. Nous ne trouvâmes personne d'autre : tous avaient fui, et il s'était dressé seul et défiant. Nul doute à avoir ; car son épée reposait à son côté, tordue et chauffée à blanc comme si elle avait été frappée par un éclair. La maison toute entière était détruite et ravagée. Rien n'a été laissé. Les trésors sont vides. La chambre de fer a été déchirée. Les Silmarils sont pris ! »
§11 [voir AAm §123] Alors Fëanor se leva subitement, et tendant la main devant Manwë il maudit Melkor, lui donnant pour nom Morgoth, le Noir Ennemi du monde*. Et il maudit également l'appel de Manwë et l'heure qui l'avait vu venir sur le Taniquetil, pensant en sa douleur insensée que s'il avait été à Formenos, sa force lui aurait valu un autre sort que d'être abattu comme le voulait Morgoth. Alors il quitta avec un cri l'Anneau du Destin et s'enfuit en courant dans la nuit, fou d'angoisse ; car son père lui était plus cher que la Lumière de Valinor ou les œuvres sans pareilles sorties de ses mains : et qui, parmi les fils des Elfes ou des Hommes, aima plus chèrement son père ?
§12 [voir AAm §124] À sa suite se précipitèrent Maedros et ses frères, consternés, car ils ne savaient pas qu'il était présent lorsque Maedros avait parlé ; et maintenant ils craignaient qu'il ne se tue. Tous ceux qui virent la souffrance de Fëanor le plaignirent et oublièrent toute sa violence. Mais son deuil était partagé. Yavanna pleurait comme Nienna, de peur que les Ténèbres ne dussent alors dévorer les derniers rais de la Lumière de Valinor à jamais. Car si les Valar ne comprenaient pas encore totalement ce qui était advenu, ils percevaient que Melkor avait été chercher une aide extérieure à Arda.
Les Silmarils avaient disparu, et il pouvait désormais sembler indifférent que Fëanor ait répondu oui ou non à Yavanna. Pourtant, s'il avait dit oui tout d'abord, et ainsi purifié son cœur avant que les nouvelles terrifiantes n'arrivent, ses agissements ultérieurs auraient été autres que ce qu'ils furent. Mais désormais le destin des Noldor s'approchait.


* [note de bas de page] Par ce nom seul les Eldar le connurent par la suite. (Sa forme ancienne, employée par Fëanor, était Moriñgotho.) [Cf. la note ajoutée dans QT à QS §60 (p. 194), où la forme ancienne est Moringotto.])
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Nowhere Man

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MessagePosté le: 28 Avr 2007 15:19     Sujet du message: Répondre en citant

DE LA QUERELLE DES VOLEURS


§13 On raconte qu'en échappant aux Valar, Morgoth arriva dans le désert d'Araman, qui se trouvait au nord, entre les montagnes des Pelóri et la Grande Mer, de la même façon qu'Avathar au sud. Mais la terre d'Araman était plus large, et entre les côtes et les montagnes s'étendaient de mornes et vastes plaines point difficiles à franchir, mais désolées et d'autant plus glacées que l'on s'approchait des Glaces.
§14 Morgoth et Ungoliant traversèrent en hâte cette terre sombre, et ainsi passant à travrers les grandes brumes d'Oiomúrë atteignirent l'Helcaraxë, où le détroit séparant Araman de la Terre du Milieu était semé d'un chaos de glaces ; ils le traversèrent et arrivèrent enfin au nord du Monde Extérieur. Ils allaient ensemble, car Morgoth ne pouvait plus échapper à Ungoliant dont le nuage l'enveloppait sans répit, et tous ses yeux ne le quittaient jamais. Mais lorsqu'ils eurent atteint cette région qu'on appela par la suite Lammoth, au nord du firth de Drengist, Morgoth reprit espoir, car ils s'approchaient des ruines d'Angband où se trouvait autrefois sa forteresse occidentale. Mais Ungoliant perçut son humeur et devina qu'il tenterait bientôt de fuir et de la duper, s'il le pouvait. Elle l'immobilisa donc et lui demanda de tenir sa promesse.
§15 « Cœur noir ! dit-elle (ne l'appelant plus « Maître »). J'ai fait ce que vous m'avez demandé, mais j'ai toujours faim. »
« Que voudrais-tu de plus ? dit Morgoth. Veux-tu le monde tout entier dans ton ventre ? Je n'ai point promis de te donner cela. Je suis son Seigneur. »
« Pas autant, dit-elle. Mais il y avait un grand trésor dont vous ne m'avez rien dit, et dont vous n'auriez rien dit encore maintenant si je ne vous avais point surveillé. Je veux tout cela. Oui, vous le donnerez de vos deux mains ! »
« Tu en as déjà eu la moitié », dit Morgoth. Car elle était avec lui (contre sa volonté) lors du sac de Formenos, et il l'avait laissée se repaître des joyaux de Fëanor afin qu'elle n'aille pas dans la chambre de fer.
« J'ai faim, dit-elle. Je veux l'autre moitié ! »
Alors Morgoth dut lui abandonner à contrecœur les joyaux qu'il avait emportés, les lui rendant un à un, de mauvaise grâce ; et elle les dévora, et leur beauté quitta ce monde à jamais. Ainsi elle retrouva ses forces, mais sa faim n'avait plus de mesure.
« Vous ne donnez que d'une main, dit-elle, que de la gauche. Ouvrez votre main droite ! »
§16 Dans sa main droite Morgoth avait les Silmarils qu'il avait pris dans la chambre de fer ; et bien qu'ils fussent enfermés dans un coffret de cristal, ils brûlaient sa paume qui se crispait de douleur. Mais il refusa de les lâcher. « Non ! dit-il. Ces choses tu ne les auras point, et ne les verras point. Tu as déjà eu plus que ta part. Car c'est grâce à mon pouvoir que j'ai placé en toi que ton œuvre fut accomplie. Je n'ai plus besoin de toi. Pars, immonde ! Pars ronger ta faim dans quelque trou au loin, ou je bouterai le feu à ta gueule si bien qu'elle te brûlera à jamais ! »
§17 Mais Ungoliant ne fut pas intimidée. Elle était devenue immense, et lui affaibli par le pouvoir qui l'avait quitté. Elle se dressa devant lui, l'enveloppa de son nuage mortel et lança sur lui une hideuse toile de fils gluants pour l'étrangler.
Alors Morgoth poussa un cri terrible qui résonna dans les montagnes. Cette région fut donc appelée Lammoth*, car les échos de sa voix y demeurèrent à jamais, si bien que quiconque élevait la voix à cet endroit les réveillait, et le désert tout entier, des collines à la mer, résonne d'une clameur comme celle de voix tourmentées.
§18 Mais le cri de Morgoth en cette heure fut le plus puissant et le plus terrifiant jamais entendu dans le septentrion : les montagnes furent ébranlées, la terre trembla, et des rochers se fendirent en deux. Ce cri fut entendu dans les profondeurs de lieux oubliés. Loin sous les salles d'Angband, dans des salles que les Valar dans leur attaque précipitée avaient négligé d'explorer, les Balrogs se terraient toujours, attendant le retour de leur maître. Ils jaillirent promptement et traversèrent Hithlum à tire-d'aile, arrivant sur Lammoth comme une tempête de feu.
§19 Alors Ungoliant fléchit, et elle se détourna pour fuir, vomissant de noires vapeurs pour couvrir sa retraite ; mais les Balrogs la poursuivirent avec leurs fouets de flammes dans les Montagnes de l'Ombre**, jusqu'à ce que Morgoth les rappelle. Alors ses toiles furent déchirées et Morgoth libéré, et il revint à Angband.
§20 Mais Ungoliant entra au Beleriand, et là vécut un temps entre les Eryd Orgoroth [> Gorgoroth], dans la sombre vallée qu'on appella par la suite Nan Dungortheb*** à cause des horreurs qu'elle y engendra. Mais lorsqu'elle eut guéri ses blessures aussi bien qu'elle le put, et eut semé une descendance infâme, elle s'en fut. Car d'autres créatures immondes en forme d'araignée y vivaient déjà depuis l'époque où Angband fut édifiée ; et elle s'accoupla avec elles pour ensuite les dévorer. Mais nul récit n'indique où elle alla par la suite. Il est dit qu'elle périt il y a longtemps, quand sa faim inextinguible la poussa à se dévorer elle-même.
§21 Ainsi prit fin la Querelle des Voleurs ; et il n'arriva pas ce qu'avait craint Yavanna, que les Silmarils soient engloutis dans le néant. Mais ils restaient au pouvoir de Morgoth.

* [note de bas de page] Le Grand Écho.

** [note de bas de page] Eryd Wethrin aux frontières du Beleriand.

*** [note de bas de page] La Vallée de l'Épouvantable Mort.


Le tapuscrit de la nouvelle version s'achève ici ; mais parmi les pages de brouillon très difficiles se trouve le passage abandonné que voici, qui poursuit la narration sur une courte distance :


Morgoth avait ainsi achevé ses maléfices à l'encontre de Valinor, et libéré de ses liens il rassembla toutes celles de ses créatures qu'il put trouver ; et dans tout le nord courut la nouvelle qu'il était revenu. De près comme de loin, des ruines d'Utumno comme des vallées profondes et ombreuses sous les montagnes, et de tous les lieux sombres et cachés, ils lui revinrent en rampant. Alors ils commencèrent rapidement à creuser de nouveau les vastes cavernes d'Angband et de relever ses salles aux piliers de pierre au milieu de la fumée et des feux, et au-dessus furent dressés les tours fumantes du Thangorodrim.


Ici s'achève l'écriture. Après « Thangorodrim », mon père ajouta plus tard « (les Montagnes de l'Oppression) ». Par rapport à la narration pré-Seigneur des Anneaux, la nouvelle version s'achève à la moitié du troisième paragraphe (§62) du chapitre De la Fuite des Noldor de QS (V.233).

Commentaire


§10 « Sa tête avait été écrasée par une grande masse de fer » : comparer avec Lois et coutumes p. 248, où il est dit que le corps de Finwë « fut brûlé comme si foudroyé, et fut détruit ». Mais les récits ne sont pas totalement contradictoires, car dans le texte actuel Maedros dit avoir vu une flamme soudaine jaillir du Nuage d'Ungoliantë, suivie d'« un cri perçant », et avoir retrouvé l'épée de Finwë « tordue et chauffée à blanc comme si elle avait été frappée par un éclair ».
§14 À partir d'ici, le nom est sous la forme Ungoliant (comme dans Le Seigneur des Annneaux), et plus Ungoliantë comme jusqu'alors. – Ici apparaît le nom Lammoth (cf. « les montagnes de l'écho de Lammoth » dans le Conte de Tuor tardif, Contes et Légendes Inachevés : le Premier Âge) ; voir le commentaire du §17 ci-dessous.
« les ruines d'Angband » : cf. le changement apporté à QT 2, p. 197 : « À son secours accourrurent les Balrogs qui vivaient encore au plus profond de son ancienne forteresse, [Utumno >] Angband dans le Nord. »
§15 Ungoliant n'appelle plus Morgoth « Maître », mais elle continue à le traiter en supérieur, employant le "you", tandis que Morgoth continue à s'adresser à elle en utilisant "thou".
Il y a ici une différence entre les narrations. Dans les sources anciennes, l'accord entre eux stipulait que la moitié de la récompense d'Ungoliant était la sève des Arbres, et l'autre moitié « une pleine part de tous les joyaux qu'ils pourraient prendre » (AAm §125). Selon la nouvelle histoire, la sève des Arbres est sa récompense pour leur destruction ; car Morgoth ne voulait absolument pas qu'elle aille à Formenos, et il ne pouvait donc absolument pas être question de « l'autre moitié de sa récompense » en joyaux ici. La « moitié » dont parle maintenant Morgoth se réfère aux joyaux qu'Ungoliant dévora à Formenos parce qu'il fut incapable de l'en empêcher ; et elle tente de lui extorquer « l'autre moitié », les joyaux que Morgoth y avait pris pour lui-même.
« de tes deux mains » fait référence aux mots de Morgoth à Ungoliant en Avathar (p. 289, §56c) : « Fais ce que je t'ordonne, et si tu es toujours affamée à notre prochaine rencontre, alors, je le jure, je te donnerai ce que tu désires, quoi que ce puisse être. Oui, de mes deux mains ! »
§17 Le grand cri de Morgoth lorsque Ungoliant l'emprisonna dans sa toile remonte à Q (IV.93), mais son écho qui pouvait être réveillé à tout moment n'apparaît qu'ici. Sur les échos de Lammoth, voir les Contes et Légendes Inachevés : le Premier Âge.
§19 Ici (dans la note de bas de page) apparaît pour la première fois le nom Eryd Wethrin (auparavant Eredwethion).
§20 Ered Orgoroth fut changé en Ered Gorgorath dans le tapuscrit d'AAm, et Nan Dungorthin en Nan Dungortheb (p. 127, §126). « Vallée de l'Épouvantable Mort » est la première traduction de ce dernier nom donnée depuis que Nan Dumgorthin avait signifié « pays des idoles sombres » dans l'ancien Conte de Tinúviel (voir II.62-3).
L'histoire selon laquelle Ungoliant alla à Nan Dungorthin et y engendra des créatures apparaît également dans AAm (§126, pp. 109, 123) ; mais il y est dit qu'elle « retourna dans le Sud du monde, où elle réside encore, pour tout ce que les Eldar en ont ouï dire ».

*


J'ai traité tous ces nouveaux écrits du tapuscrit B comme une série de « sous-chapitres », en vue du titre général donné au début (p. 256), Des Silmarils et de l'Enténèbrement de Valinor ; mais sur une page de couverture du tapuscrit mon père écrivit très vite :
Ceci [est] un spécimen de la nouvelle forme [finale ?] révisée et développée et n'est donc pas totalement cohérent avec le reste. Il contient :
V De Finwë et Míriel
VI De Fëanor et de la Libération de Melkor
VII Des Silmarils et de l'Agitation des Noldor
VIII L'Enténèbrement de Valinor
IX La Querelle des Voleurs
Ces numéros de chapitre furent plus tard crayonnés à côté des sous-titre du tapuscrit ; mais le titre général Des Silmarils et de l'Enténèbrement de Valinor ne fut pas retiré. Le Vol des Silmarils (p. 292) ne fut pas inclus dans cette liste et ne reçut pas de numéro dans le texte ; peut-être a-t-il été ajouté après que la liste a été réalisée.
Le chapitre 1 originel, Des Valar, avait été séparé pour donner le Valaquenta, et le chapitre 2 originel, De Valinor et des Deux Arbres était devenu le chapitre 1 (voir p. 200). Puisque De Finwë et Míriel est ici numéroté 5, les chapitres 2, 3 et 4 devaient évidemment être De la Venue des Elfes, De Thingol et Melian et D'Eldanor et des Princes des Eldalië.
Pour finir, il faut mentionner que mon père écrivit le numéro de chapitre « X » à côté du titre La Fuite des Noldor sur le tapuscrit de QT 2 (suivant le « IX La Querelle des Voleurs » dans la liste donnée ci-dessus), et « XI » à côté du titre du chapitre suivant de QT 2, Des Hommes. Dans ce dernier, à côté des mots (QS §82, V.245) : « Au premier lever du Soleil sur la terre les enfants benjamins du monde s'éveillèrent », il écrivit dans QT 2 : « Cela repose sur une ancienne version dans laquelle le Soleil apparut après la mort des Arbres (décrite dans un chapitre omis). » Le sens de ceci apparaîtra dans la Partie Cinq.

Note sur la datation


Il est pratique de réunir ici les preuves portant sur la date de cette réécriture tardive et les textes qui y sont associés.
J'ai mentionné que dans une lettre de décembre 1957, mon père avait dit à Rayner Unwin qu'il avait l'intention de « faire des copies de tout le matériau qui peut l'être » pour le « remodelage » du Silmarillion ; et j'ai suggéré que le tapuscrit amanuensis QT 2 du Silmarillion et celui des Annales d'Aman, qui furent tapés sur la même machine et appartiennent probablement à la même période, peuvent donc être datés des alentours de 1958 (voir pp. 141 – 2).
Si cette datation est acceptée pour le moment, alors les annales insérées dans le manuscrit d'AAm concernant la mort de Míriel, la « Sentence de Manwë au sujet du mariage des Eldar », et le mariage de Finwë et Indis doivent dater d'avant 1958 ou de cette année, puisqu'elles apparaissent dans le tapuscrit d'AAm tel qu'il fut tapé (p. 101 notes 1 et 4, p. 127, §120) ; tandis que l'annexe FM 1 de QT concernant Finwë et Míriel est sans nul doute contemporain des insertions à AAm (p. 205). L'histoire de Finwë and Míriel dans le manuscrit (A) de Lois et coutumes parmi les Eldar suit certainement FM 1, mais les deux textes furent probablement composés dans un laps de temps très court (p. 233). Il est ainsi notable que dans la lettre écrite par mon père en octobre 1958 (voir pp. 267, 270), cette histoire et ses implications étaient au centre de ses pensées.
Le second texte sur l'histoire de Finwë et Míriel (FM 2, p. 254), prévu pour être inclus dans le Silmarillion, précéda très probablement le tapuscrit (B) de Lois et coutumes parmi les Eldar, puisque ce dernier fut tapé sur une nouvelle machine avec une police de caractères assez distincte. Le Valaquenta et les textes de la réécriture tardive du chapitre 6 (– 7) furent également tapés sur cette machine. La première lettre de mon père que je sache avoir été écrite sur la nouvelle machine à écrire est datée de janvier 1959.
Il n'y a aucune trace de date dans rien de cela, bien sûr, mais tout cela ensemble désigne clairement, je pense, la fin des années 1950 comme la période durant laquelle apparut l'histoire de Finwë et Míriel et Lois et coutumes parmi les Eldar fut écrit. Une preuve supplémentaire est fournie par l'Athrabeth Finrod ah Andreth (voir pp. 304, 360).
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Dior

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MessagePosté le: 19 Mai 2007 16:11     Sujet du message: Répondre en citant

La suite de ce texte, publiée dans HoMe XI est par là.

HoMe X se poursuit avec l'Athrabeth Finrod ah Andreth.

Pour les commentaires, remarques ou autre, c'est par ici Sourire

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